Le voleur du Camp Nou

11 juin 2010

Avant-hier au Camp Nou à Barcelone, un jeune homme, discrètement, malgré deux gardiens de sécurité, a volé sous mes yeux quelques brins de la pelouse du stade de 98,000 sièges. Je crois sincèrement qu’il désirait les conserver, peut-être en faire une relique pour se protéger des aléas de l’existence.

La ferveur autour de la Barça, et de tout ce qui se rattache au futbol, atteint ici des proportions cosmiques. Je n’oserais écrire que le Canadien de Montréal, à comparer, ressemble à une équipe de province. 24 Coupes Stanley, ce n’est pas rien. Vu d’ici, le hockey est un sport régional, où l’excellence n’existe qu’en Amérique du Nord, en Scandinavie et en Europe de l’Est.

Début de la Coupe du Monde cet après-midi. Je ne sais pas si les Catalans sont vraiment derrière l’Espagne.


Barcelone, l’adolescente bigarrée

8 juin 2010

Le Saint-Laurent, avant de porter son nom chrétien, était Magtogoek, le «chemin qui marche».

À ce compte, la Rambla, ce grand boulevard ombragé qui draine le centre de Barcelone jusqu’à la statue de Colomb et, au-delà, à la mer, est un fleuve. Les gens, Barcelonais et touristes confondus, s’y laissent dériver, comme du bois de coupe, parfois sans autre but que d’être là, d’observer, d’admirer, de participer. Les indigènes ne paraissent pas moins désœuvrés que les visiteurs.

Barcelone, deuxième ville d’Espagne, est une métropole moderne et dynamique. Pourtant j’ai l’impression que personne n’y travaille beaucoup. Dans le centre, je cherche en vain ces cubes de verre dans lesquels de jeunes loups cravatés jonglent avec des deniers. Du haut du Montjuic, j’aperçois en périphérie des grues, des buildings, dont certains possèdent des formes inoubliables, dont ce phallus mauve familièrement surnommé «le Pénis». S’il se brasse des affaires, ce doit être là.

Barcelone est aussi un port, d’où rayonne des cargos, des bateaux de croisière. Sans être une station balnéaire, la ville possède de belles plages, à l’est de la Barceloneta. Y vit, carte de visite, l’héritage de Gaudi, de la Sagrada Familia au Parc Güell aux maisons qu’il a semées dans la ville, ces apologies du baroque et de la courbe. Les jeunes portent des tenues colorées, audacieuses. La ville veille jusqu’aux petites heures, se lève tard, un peu courbaturée. Le tissu social est une courtepointe, continentale, maghrébine, sud-américaine, asiatique, africaine. L’identité politique et la langue sont doubles, catalane et espagnole.

Pour toutes ces raisons, je m’éveille ce matin dans une ville adolescente, bigarrée, presque dénuée d’angoisse. Barcelone est une ville où on a simplement envie de vivre.


Le mort du chemin des Arsène mérite le prix Arthur-Ellis

28 Mai 2010

La Crime writers of Canada remettait hier soir, à Toronto, les prix Arthur-Ellis 2010.

Le mort du chemin des Arsène s’est vu décerné le prix du meilleur roman policier écrit en français.

Les autres lauréats sont:

– Howard Shrier pour  High Chicago (best novel)

Alan Bradley pour The sweetness of the bottom of the pie (best first novel)

Gloria Ferris pour The corpse flower (best unpublished first novel)

Barbara Hayward-Attard pour Haunted (best juvenile)

Dennis Richard Murphy pour Prisoner in paradise (best short story)

Terry Gould pour Murders without borders (best non-fiction)


Les petites infamies de Carmen Posadas

20 Mai 2010

En ce soir où j’ai rangé, superstition oblige, mon t-shirt polonais (Qui sait? Il servira peut-être bientôt à conjurer un éventuel départ de la chance?), j’ai envie de parler de ce drôle de petit livre qu’est Petites infamies de Carmen Posadas.

J’ai parlé de petit livre. Ce n’est pas péjoratif. En ces jours où les grands singes jaunes de Bornéo sont menacés de disparition, pourquoi consommer de l’huile de palme et pourquoi écrire un gros livre quand on peut en écrire un petit? N’est-ce pas Léopold Mozart, le père de l’autre, qui disait que «les petites choses sont grandes quand elles sont bien faites»? Petites infamies, comme son titre l’indique n’a rien à voir avec Cent ans de solitude ou Le quatuor d’Alexandrie. C’est un roman de 300 pages, à cheval entre le polar et la peinture de mœurs, campé dans une Espagne moderne mais intemporelle, qui emprunte à la fois à la tragédie grecque et à la littérature de gare.

Il y a d’abord ce délicieux premier chapitre où Néstor Chaffino, cuisinier de son état et par ailleurs atteint d’un cancer du poumon, meurt enfermé à quatre heures du matin dans une chambre froide Westinghouse dont la porte s’est refermée (par inadvertance?). Le reste s’en suit, dont cet étonnant chassé-croisé de personnages liés les uns aux autres par le passé, par le présent et par le futur.

Ce roman, dont l’édition originale date de 1998, n’est pas une grande œuvre, mais c’est un livre qui possède un parfum et une gueule, ce qui n’est pas si fréquent. Le récit témoigne d’une indéniable maestria narrative et d’une ironie corrosive, dont le titre n’est qu’une indication.


Villa Amalia: un film dérangeant

11 Mai 2010

Il est des films qui distillent des images insoutenables, tel un poison violent.

D’autres possèdent un pouvoir plus insidieux. Villa Amalia, réalisé par Benoît Jacquot d’après un roman de Pascal Quignard, est de ceux-là.

L’histoire est toute simple: une femme dans la cinquantaine, blessée par la trahison de son conjoint, quitte tout, erre un peu en Allemagne, un peu en Suisse, avant d’atterrir dans une île de la côte amalfitaine. Elle s’y loue une maison abandonnée, nage dans la Méditerranée et ne fait rien du tout. Elle enterre sa mère, revoit un père disparu pendant l’enfance.

Le cinéma français nous a habitué à des films bavards. Celui-ci, comme une partition musicale où alternent des mouvements contrastés, est meublé de silences émaillés de dialogues concis ou de conversations décousues. La résultante est une impression de mystère. On ne sait jamais trop ce qu’il y a dans la tête de cette pianiste fêlée qu’incarne (encore) délicieusement Isabelle Huppert.

Reste ce sentiment de la fuite possible, d’une vie qu’on peut réinventer à tout instant, sur une impulsion souveraine.


Mon t-shirt polonais

10 Mai 2010

J’ai un t-shirt polonais. Acheté avec des zlotys à l’aéroport de Cracovie en octobre dernier.

Je m’envolais vers Budapest avec Dulcinée Multicolore, quand je fus happé par la nécessité d’écouler mes zlotys et de joindre l’utile à l’agréable en acquérant divers articles susceptibles de contenter les oisillons au retour à la maison.

Il s’agit d’un t-shirt large, de couleur noire, sur lequel est inscrit, en beau caractère New York blanc: Nigdy nie jest za pozno by zaczac marnowac swoje zycie.

Vous me corrigerez, mais je crois que cela signifie: «Il n’est jamais trop tard pour commencer à gâcher votre vie.»

Nonobstant la profondeur et le caractère délicieusement ironique de la maxime, ce t-shirt a pris dans ma vie, et dans celle de Fiston qui participe aussi à la poursuite barbue du Saint Graal, une importance nouvelle, presque capitale: le Canadien de Montréal gagne si je le porte.

Est-ce l’effet Koutouzov? Cet humour slave évoque-t-il les plaines où Napoléon vit se désagréger sa Grande Armée? Toujours est-il que la chose fonctionne, au même titre que la serviette du CH que Fiston illumine dans la fenêtre du salon chaque soir de match.

La question se pose: dois-je laver mon chandail polonais? En ce soir où l’Archange Malkin a vu tant de ses tirs aboutir sur les poteaux, la chance, ingrédient indispensable aux championnats, est-elle soluble dans le détergent?

Ce mystère, que je n’ose éclaircir, m’accompagne dans mes rêves.


Le Canadien, Napoléon et Koutouzov

10 Mai 2010

J’aime le hockey.

J’ai connu mes moments de bonheur les plus purs, sur cette planète, à l’âge de neuf ans. Les samedis matins de janvier et de février, je me levais tôt pour marcher, patins sur l’épaule, jusqu’à la patinoire de l’École Saint-Georges. À heuf heures moins quart moins dix, l’endroit était calme, sinon désert. J’enfilais mes patins dehors, assis sur la dernière marche de l’escalier de secours, je marchais dans la neige crissante jusqu’à la patinoire, je lançais ma rondelle (marquée au couteau de mes initiales) sur la surface glacée pour m’élancer à sa suite, fin seul sous le soleil oblique.

J’étais tout le monde à la fois, l’attaquant, le défenseur, le commentateur, le spectateur. Je patinais d’un but à l’autre, déjouant mes adversaires imaginaires, jouissant pour quelques minutes de toute la glace, laquelle devait bientôt être envahie par des hordes de pousseux de puck, grands et petits, qui allaient se disputer jusqu’à la tombée de la nuit des multitudes de parties, interrompues par les séances de déblayage collectif.

Le midi, affamé, je retournais à la maison. Quand les trottoirs étaient bien glacés, je laissais mes bottes sous l’escalier et je patinais jusque chez moi. En haut de l’escalier, ma mère disposait des cartons sur le prélart pour me permettre de me rendre à la table sans me déchausser.

Plus tard, j’ai joué dans des équipes «organisées», de moustique à midget, dans des ligues où les différentes paroisses de Saint-Jean et Iberville s’affrontaient dans de véritables guerres de tranchée.

Je ne joue plus au hockey depuis près de vingt ans, mais je m’y intéresse toujours, surtout pendant «les séries». Ce sport à la fois brutal, élégant et dramatique, si souvent décrié chez les intellos et par ailleurs fort mal géré par la LNH, a gardé pour moi un puissant parfum d’enfance.

Cette année, nous assistons à l’incroyable chevauchée de la Sainte-Flanelle. Après avoir vaincu les Capitals de Washington, champions du calendrier régulier, ils ont battu deux fois les champions de la Coupe Stanley, les Penguins de Pittsburg, un puissant rouleau compresseur mené par Saint Sydney et l’Archange Malkin.

Face à cette Grande Armée, une phalange de freluquets faméliques et couturés de blessures, un assemblage multinational de négligés: un burrito polaire, un Tchèque atteint de l’oreille interne, un Américain au mollet tailladé, un Russe le genou dans une attelle, un Biolérusse et un Franco-Ontarien affligés de déficits d’attention, quelques vaillants Canadiens, dont un d’origine italo-juive, trois Québécois dans des rôles de soutien et enfin, et surtout, un Slovaque héroïque.

Ce soir, un miracle est nécessaire. Pour déjouer les probabilités, Jacques Martin devrait relire les faits d’arme du grand Mikhaïl Koutouzov, qui a réussi à enliser Napoléon pendant la campagne de Russie. Pour gagner, le Canadien devra adopter la tactique de la terre brûlée, en espérant que Jaroslav accède subito à la sainteté et que les fantômes du Forum se soient enfin acclimatés au Centre Bell.

S’ils perdent? Il me restera une barbe et le souvenir d’un beau printemps.


Le Festival d’été de Québec a-t-il perdu son âme?

8 Mai 2010

La polémique entourant la programmation de l’édition 2010 du Festival d’été de Québec servira sûrement à quelque chose, mais ce ne sera pas cette année.

Après avoir été un événement plutôt convivial, sympathique, même presque décapant, jusqu’à il y a quelques années, le festival est en passe de devenir une entreprise commerciale, principalement axée sur les spectacles à grand déploiement et la promotion du tourisme. Ainsi, les macarons, vendus désormais à plus de 50$, sont devenus un objet de convoitise de la part des scalpers, qui espèrent les vendre à gros prix à des gens attirés de partout par la perspective de voir à rabais de grands noms du rock anglophone.

Black eyed peas, Iron Maiden, Roger Hodgson de Supertramp, Rush, Santana, Rammstein… Ces groupes attirent, c’est plus que probable, mais on peut les voir ailleurs et ils n’ont certes pas besoin de nos subventions gouvernementales. Peut-être y aurait-il eu moyen de varier la sauce et de donner davantage de place à la musique francophone dans un festival qui devrait mettre en valeur la capitale du seul état français d’Amérique?

Qu’on fasse venir Paul McCartney pour le 400e, ça passe. Qu’on institutionnalise la pratique du gros show rock anglophone subventionné sur les Plaines, c’est autre chose.

Le corollaire de cette question est celle-ci: y a-t-il beaucoup d’artistes québécois qui peuvent remplir les Plaines actuellement? Il y en a peut-être moins qu’avant. Mais si ne donne pas une place à la nouvelle génération d’artistes d’ici, il n’y en aura plus.


«On finit toujours par payer» sera porté à l’écran

30 avril 2010

Le projet d’adaptation cinématographique de mon polar On finit toujours par payer, paru en 2003 aux Éditions de la courte échelle, a franchi les dernières étapes de financement.

Produit par Go Films, le film sera réalisé par Gabriel Pelletier. Le scénario est de Gabriel Pelletier et de Marcel Beaulieu.

Une excellente nouvelle.


Aimez-vous Brahms?

20 avril 2010

Françoise Sagan avait, entre autres talents, le génie de la formule, ce qui fort utile quand on cherche un titre.

Aimez-vous Brahms? Quant à moi, je ne l’aimais pas. Je trouvais sa musique ampoulée, complexe, insaisissable, redondante. Depuis quelques années, je me suis mis à le fréquenter, d’abord poussé par l’irritation de ne rien goûter de ce géant de la musique, puis avec de plus en plus de plaisir.

J’aime la musique classique presque autant que je suis attiré par la lecture de la vie des grands compositeurs. J’ai lu trois ou quatre biographies de mon copain Amadeus, j’ai été estomaqué par la mythomanie de Beethoven, pas compris grand chose à ce qui se passait entre Chopin et George Sand.

Mais Brahms? J’avais de lui l’image d’un vieux garçon barbu, d’aspect plutôt drabbe, presque bourgeois, trottinant distraitement dans les rues de Vienne. La biographie de Claude Rostand, par ailleurs trop pudique, nous donne de lui un portrait beaucoup plus vivant et nuancé.

Ce qui est remarquable chez Brahms, contrairement à ce que je pensais, c’est la pureté et la précocité de son talent et l’étonnante force avec laquelle il l’a assumé. Fils d’un pauvre contrebassiste de Hambourg, Brahms a commencé sa carrière à douze ou treize ans en accompagnant son père dans des brasseries et des bars de marins. Très jeune, il a commencé à composer. Très jeune, il a acquis un style personnel. Par la suite, il l’a patiemment développé, malgré les critiques qu’ont souvent rencontrées ses œuvres. Il faut lire sa vie pour comprendre à quel point Brahms était génial, dans le sens où il était doté de dons rares et uniques.

Brahms a consacré sa vie entière à la composition, refusant les charges officielles, refusant même – pour des motifs sans soute complexes sur le plan psychologique – de se marier. Sans épouse, sans foyer, cet homme que j’imaginais fixé à Vienne dans une situation aisée et bourgeoise, a plutôt mené une vie de vagabond solitaire, changeant de ville, de lieux de retraite au hasard des rencontres et des concerts. Ses œuvres de maturité ont été composées l’été, dans des auberges de campagne où il s’isolait de façon quasi monastique, se levant à l’aube pour se consacrer à sa routine immuable: promenades en montagne, composition, déjeuner, promenade, composition, soirée à lire ou à faire de la musique.

Brahms est mort à soixante-deux ans d’un cancer digestif. Pendant les quinze dernières années de sa vie, il a joui, contrairement à bien d’autres musiciens, du respect et de l’admiration de ses contemporains. Sa musique, romantique et classique à la fois, est certainement difficile d’accès, mais mérite qu’on l’apprivoise.