Journal d’Argentine 3 – Les trois enfants du volcan et Green Boots

13 octobre 2019

Le volcan Llullaillaco («eau menteuse» en quechua), dans la Cordillère des Andes, est situé à l’extrémité ouest de la province de Salta, constituant ainsi une des balises de la frontière avec le Chili. À 6723 mètres au dessus du niveau de la mer, la montagne, couverte de neige la majeure partie de l’année, est le 7e plus haut sommet des Amériques, la palme revenant à l’Aconcagua (6962 mètres).

La dernière éruption du volcan date de 1877.

Le Llullaillaco est aussi le site archéologique le plus élevé au monde. En 1999, une expédition internationale y a patiemment mis à jour les momies de deux enfants et d’une adolescente incas, enterrés aux environs de l’an 1500, soit avant la conquête de Francisco Pizarro. Ces trois momies, remarquablement conservées par le froid et l’altitude, sont exposées au MAAM (Museo de Archeologia de Alta Montana), sur la place centrale de Salta, dite du 9 juillet.

Le sacrifice humain ou la cérémonie religieuse, selon le point de vue, faisait partie du rite du capacocha. Pour marquer la mort d’un dirigeant ou s’attirer la grâce des dieux pour des questions vitales, guerres ou famines, le Grand Inca convoquait, de tous les coins d’un empire qui s’étendait de la Colombie à l’Argentine (possiblement le plus grand empire du début du seizième siècle), des filles ou des garçons de familles nobles, choisis pour leur perfection physique. Ces enfants faisaient le long voyage jusqu’à Cuzco, au Pérou, capitale inca. Ensemble, ils s’adonnaient publiquement à divers rites de purification. À la fin, les enfants faisaient deux fois le tour de la place centrale de Cuzco, puis retournaient chacun d’où ils étaient venus, dans des cités distantes où ils étaient vénérés.

Arrivait un moment où le Grand Inca choisissait de les faire enterrer sur différentes montagnes sacrées, dont le Llullaillaco. Accompagnés d’adultes, au son de musique, sous l’effet de différentes drogues, les enfants gravissaient ces sommets difficiles, étaient parés de leurs plus beaux vêtements, entourés d’objets précieux, endormis par la chicha, un alcool de maïs, puis insérés vivants dans des niches de pierre. Selon la tradition transmise, ils ne souffraient pas et s’endormaient pour l’éternité sous l’effet du froid, de l’alcool et du manque d’oxygène. Il est permis d’en douter. Les croyances incas étaient que ces enfants vivaient éternellement dans la montagne, cette dernière étant assimilée à une divinité veillant sur leur peuple, leur dispensant, par le ruissellement des neiges, l’eau nécessaire à leur survie dans ces espaces semi-désertiques.

Une quatrième momie, retrouvée près de Mendoza, est une adolescente au nez absent dont le visage est figé dans un cri d’épouvante.

La civilisation des Incas s’est effondrée brusquement, après 1530, suite à l’arrivée de l’espagnol Pizarro. Le conquistador ne faisait pas dans la dentelle. Après avoir promis au Grand Inca Atahualpa de lui laisser la vie sauve s’il lui donnait son trésor (six tonnes d’or), il le fit froidement exécuter. Par la suite, une politique d’asservissement et de nettoyage ethnique, combinée aux épidémies apportées par les Européens, provoqua la mort d’environ 10 millions d’Indiens en Amérique du Sud.

Dans leurs cubes de verre où règne une atmosphère soigneusement contrôlée, toujours parés de leurs vêtements colorés, los ninos del Llullaillaco n’en sont que plus pitoyables: leur mort a été vaine, leurs dieux n’ont pas empêché l’effondrement de leur empire. Le LLullaillaco était vraiment une «eau menteuse».

J’ai pensé à ce réflexe atavique des humains: atteindre le sommet d’une montagne pour se rapprocher des dieux. Forts de nos conceptions rationnelles, nous sommes portés à condamner les rites «barbares» des Incas. J’ai retrouvé le soleil de la place du 9 juillet en pensant à ces alpinistes morts gelés ou asphyxiés dans l’Himalaya, en particulier au célèbre Green boots, sur l’Everest, dont les photos ont fait le tour du monde.

Chaque civilisation possède ses rites.


Journal d’Argentine 2 – «Los desaparecidos», le pays disparu

5 octobre 2019

Chaque jeudi, sur la Plaza de Mayo à Buenos Aires, autour de l’obélisque érigé pour célébrer l’accession de l’Argentine à l’indépendance en mai 1810, des femmes coiffées de blanc marchent. Elles tournent en rond, obstinément, autour du monument, à l’envers des aiguilles d’une montre, pour remonter le temps.

Au bout de la place, faisant dos à la mer, se trouve la Casa Rosada, siège du gouvernement et du pouvoir.

40 ans après les faits, ces femmes gardent intact le souvenir des desaparecidos.

Les disparus, les manquants. Leur nombre varie entre 9 000 et 30 000 selon les sources. Ce sont les hommes et les femmes, en majorité des jeunes de moins de 35 ans, qui ont disparu pendant la dictature militaire de 1976-1983. Sous prétexte d’une lutte contre les subversivos, de supposés éléments terroristes, les généraux ont éliminé des milliers de jeunes étudiants ou ouvriers qu’ils estimaient nuisibles ou dangereux pour leur cause. Pour ce faire, ils ont utilisé une technique déjà éprouvée au Chili et sous d’autres régimes totalitaires: la disparition.

La nuit, des escouades de cinq ou six hommes armés, kidnappaient leur cible avec la bénédiction de la police. Le captif était emmené dans des lieux de détention clandestins – il y en aurait eu plus de 600 – où il était interrogé, torturé, avant d’être physiquement éliminé, exécuté d’une balle, enterré dans une fosse commune ou encore drogué et largué d’un avion au milieu de l’océan, à la suite d’un des innombrables vols de la mort.

Les proches étaient laissés dans l’incertitude. En l’absence de réponses ou de dépouilles, ils ne pouvaient faire leur deuil et demeuraient cruellement partagés entre l’espoir et la terreur. Le disparu allait-il miraculeusement revenir? Lequel d’entre eux serait le prochain disparu?

Pour les auteurs de ces crimes, l’absence de corps représentait une garantie d’immunité. Il n’y avait pas eu enlèvement, torture et meurtre. La personne était simplement disparue.

La dictature militaire profitait aussi des jeunes femmes. Qu’elles soient enceintes au départ ou qu’elles le deviennent à la suite de viols, les femmes qui attendaient un enfant étaient séquestrées jusqu’à leur accouchement. On les séparait de leur bébé, qui était donné à une famille de militaires, puis on les tuait ou encore on leur faisait la grâce de les abandonner, nues, inconscientes, dans une ruelle quelconque.

Parmi les femmes qui tournent sur la Plaza de Mayo, il y a aussi las Abuelas, les grands-mères de ces enfants volés.

L’histoire de l’Argentine, déjà tumultueuse dès la conquête espagnole, est devenue un cauchemar depuis l’accession au pouvoir du militaire Juan Dominguo Peron (1895-1974), dans les années 40, qui a marqué l’institution d’un populisme corrosif et résistant, le péronisme. Sous prétexte de redonner aux pauvres, les ressources du pays sont détournées, spoliées à grande échelle au profit d’une caste de dirigeants cyniques et inefficaces. Alors qu’elle représentait pendant au milieu du vingtième siècle une puissance économique, une grande société éduquée, l’Argentine est aujourd’hui une démocratie de pacotille, une économie ravagée par l’inflation comptant 25% de pauvres, un marché laissé en pâture aux multinationales.

Le pays ne s’est jamais remis de la dernière d’une série de crises, celle de 2001. Hantés par la grandeur envolée, par le souvenir des atrocités, des Argentins de tous horizons ne manquent pas, chaque jour, de me rappeler que leur pays a déjà été un grand pays.

Ils haussent les épaules, se grattent la tête, font de l’ironie, philosophent au sujet de l’actuelle campagne électorale, où sévit encore la Cristina (Fernandez de Kirchner), veuve et ex-présidente péroniste, qui s’accroche à son poste de sénatrice pour échapper à de multiples procès pour corruption.

Il est où, leur grand pays?

Il a disparu.

Au moment où vous lisez ces lignes, des femmes, des hommes disparaissent toujours, en différents points de la planète.