Voyage à Florence avec un parapluie

5 mai 2022

« S’il est vrai que l’inaction est toujours une chose insupportable, imaginez à quel point elle peut travailler le cerveau d’un homme qui a les pieds mouillés » – Capitaine W.E. Johns, Biggles Sees it Trough

C’est sciemment que je reprends le titre du roman de Louis Gauthier paru en 1984 et qui a obtenu en 1997 le prix Hervé-Foulon destiné à souligner l’excellence d’un livre négligé. J’ai lu une première fois ce roman à Gaspé vers 1987, peu après sa parution, lors d’un très court séjour dans lequel j’assumais le rôle ad hoc de bassiste accompagnateur de Georges Langford. Je faisais partie d’un équipage de musiciens disparates. Nous logions dans un motel dont je ne me souviens plus du nom et nous avions veillé tard. Quelques images me sont restées, dont la couverture noire du roman de Gauthier que je lisais avidement au bar de l’établissement.

Pourquoi parler de Gaspé en 1987, de l’Irlande de Louis Gauthier, alors que je suis à Florence en mai 2022? Parce qu’il pleut depuis le matin et que j’ai passé l’après-midi à arpenter la ville de Santa Croce au Duomo à Santo Spirito à Santo Marco e Lorenzo à Santo Spirito encore puis à la Via dei Neri puis à la Piazza della Signoria dont je viens de rentrer, les pieds à peine mouillés à cause du progrès de la fabrication des chaussures depuis l’époque du capitaine Johns.

C’est un euphémisme de dire que Florence a constitué dans l’histoire une ville importante. Entre le début du quatorzième et le début du seizième siècle, la ville a été le principal foyer de la Renaissance. J’y fais, à 68 ans, un cinquième séjour, cette fois-ci caractérisé par ce qui pourrait être décrit comme une renaissance post- ou per-pandémique: je mets les pieds en Europe pour la première fois depuis trois ans. Je reviens périodiquement dans ce lieu hyper-touristique. J’y fais, comme chaque fois, une visite au musée des Offices pour voir, entre autres, les Botticelli. J’y arpente comme il y a 45 ans la piazza della Signoria et celle du Duomo, les jardins de Boboli, le Ponte Vecchio, seul pont épargné par les Allemands lors de leur retraite à la fin de la deuxième Guerre mondiale.

La ville a changé. Son centre est devenu, comme tant d’autres lieux-cultes, un centre d’achat à ciel ouvert, arpenté par tous les bipèdes de la planète. Début mai, c’est encore vivable. Dans trois ou quatre semaines, je ne suis pas certain. Il reste des constantes, dont la résilience des Florentins, commerçants depuis des temps immémoriaux, et l’omniprésence des jeunes de tous acabits, étudiants du secondaire venus de toutes les provinces d’Italie, et aussi de plus loin, universitaires en majorité anglophones, le voyage en Italie semblant faire toujours partie d’un certain cursus de la classe aisée américaine.

C’est sans compter les boomers dépensant leur fond de pension à la poursuite de leur Renaissance personnelle, ou simplement charmés par l’Italie, ce diamant aux reflets inépuisables. Mussolini aurait dit, philosophe, que gouverner l’Italie était une chose absolument inutile, un peu comme de Gaulle s’est demandé comment être le président d’un pays qui soutient plus de mille marques de fromage. Marcher dans Florence sous un parapluie, au hasard, c’est tomber, dans une ruelle étroite, sur la maison où est née Mona Lisa, dans des rues plus larges, sur celles où ont habité Raphaël et Machiavel. C’est finalement, malgré toutes les imperfections liées à la commercialisation du lieu, retrouver le foyer où sont nées à la fois la république et l’art modernes, par cette renaissance métaphorique dont chaque touriste croit s’imprégner en contemplant ébaubi des chefs-d’oeuvre ou en dégustant il suo gelato.

Ceci ne constitue que le sfumato, le flou typiquement toscan baignant le paysage. La vérité toute nue est que l’Italie est une immense cuisine à laquelle il faut bien donner une réalité sociale, commerciale ou politique. L’important, avant tout, c’est de bien manger et de passer un bon moment. Le miracle reste que le marcheur, sous son parapluie, trouve toujours un café agréable où déguster son macchiato ou son Spritz, un restaurant honnête où bien manger, même pas très loin du centre. Le marcheur peut y consulter son appendice téléphonique, y trouver des éclats de cet autre pilier national, la famille, méditer sur les améliorations à apporter à la prochaine mouture du livre en cours, puis déguster son café, le limoncello, avant de reprendre son parapluie pour marcher encore un ou deux kilomètres, pour admirer, toujours sous l’averse, les eaux jaillir de Neptune près du Palazzo Vecchio.

500 ans après De Vinci et Michelange, le livre en cours ou même sa propre vie, qu’est-ce que c’est, sinon un peu d’eau, comme l’Arno, sous les ponts?


«La dame de la rue des Messieurs» dans Avenues.ca

1 mai 2022

Richard Migneault fait une recension de mon dernier roman sur le site Avenues.ca.