Journal d’Argentine 3 – Les trois enfants du volcan et Green Boots

13 octobre 2019

Le volcan Llullaillaco («eau menteuse» en quechua), dans la Cordillère des Andes, est situé à l’extrémité ouest de la province de Salta, constituant ainsi une des balises de la frontière avec le Chili. À 6723 mètres au dessus du niveau de la mer, la montagne, couverte de neige la majeure partie de l’année, est le 7e plus haut sommet des Amériques, la palme revenant à l’Aconcagua (6962 mètres).

La dernière éruption du volcan date de 1877.

Le Llullaillaco est aussi le site archéologique le plus élevé au monde. En 1999, une expédition internationale y a patiemment mis à jour les momies de trois enfants incas, enterrés aux environs de l’an 1500, soit avant la conquête de Francisco Pizarro. Ces trois momies, remarquablement conservées par le froid et l’altitude, sont exposées au MAAM (Museo de Archeologia de Alta Montana), sur la place centrale de Salta, dite du 9 juillet.

Le sacrifice humain ou la cérémonie religieuse, selon le point de vue, faisait partie du rite du capacocha. Pour marquer la mort d’un dirigeant ou s’attirer la grâce des dieux pour des questions vitales, guerres ou famines, le Grand Inca convoquait, de tous les coins d’un empire qui s’étendait de la Colombie à l’Argentine (possiblement le plus grand empire du début du seizième siècle), des filles ou des garçons de familles nobles, choisis pour leur perfection physique. Ces enfants faisaient le long voyage jusqu’à Cuzco, au Pérou, capitale inca. Ensemble, ils s’adonnaient publiquement à divers rites de purification. À la fin, les enfants faisaient deux fois le tour de la place centrale de Cuzco, puis retournaient chacun d’où ils étaient venus, dans des cités distantes où ils étaient vénérés.

Arrivait un moment où le Grand Inca choisissait de les faire enterrer sur différentes montagnes sacrées, dont le Llullaillaco. Accompagnés d’adultes, au son de musique, sous l’effet de différentes drogues, les enfants gravissaient ces sommets difficiles, étaient parés de leurs plus beaux vêtements, entourés d’objets précieux, endormis par la chicha, un alcool de maïs, puis insérés vivants dans des niches de pierre. Selon la tradition transmise, ils ne souffraient pas et s’endormaient pour l’éternité sous l’effet du froid, de l’alcool et du manque d’oxygène. Il est permis d’en douter. Les croyances étaient que ces enfants vivaient toujours dans la montagne, cette dernière étant assimilée à une divinité veillant sur les Incas, leur dispensant, par le ruissellement des neiges, l’eau nécessaire à leur survie dans ces espaces semi-désertiques.

Une quatrième momie, retrouvée près de Mendoza, est une adolescente au nez absent dont le visage est figé dans un cri d’épouvante.

La civilisation des Incas s’est effondrée brusquement, après 1530, suite à l’arrivée de l’espagnol Pizarro. Le conquistador ne faisait pas dans la dentelle. Après avoir promis au Grand Inca Atahualpa de lui laisser la vie sauve s’il lui donnait son trésor (six tonnes d’or), il le fit froidement exécuter. Par la suite, une politique d’asservissement et de nettoyage ethnique, combinée aux épidémies apportées par les Européens, provoqua la mort d’environ 10 millions d’Indiens en Amérique du Sud.

Dans leurs cubes de verre où règne une atmosphère soigneusement contrôlée, toujours parés de leurs vêtements colorés, los ninos del Llullaillaco n’en sont que plus pitoyables: leur mort a été vaine, leurs dieux n’ont pas empêché l’effondrement de leur empire. Le LLullaillaco était vraiment une «eau menteuse».

J’ai pensé à ce réflexe atavique de l’homme: atteindre le sommet d’une montagne pour se rapprocher des dieux. Forts de nos conceptions rationnelles, nous sommes portés à condamner les rites «barbares» des Incas. J’ai retrouvé le soleil de la place du 9 juillet en pensant à ces alpinistes morts gelés ou asphyxiés dans l’Himalaya, en particulier au célèbre Green boots, sur l’Everest, dont les photos ont fait le tour du monde.

Chaque civilisation possède ses rites.


Journal d’Argentine 2 – «Los desaparecidos», le pays disparu

5 octobre 2019

Chaque jeudi, sur la Plaza de Mayo à Buenos Aires, autour de l’obélisque érigé pour célébrer l’accession de l’Argentine à l’indépendance en mai 1810, des femmes coiffées de blanc marchent. Elles tournent en rond, obstinément, autour du monument, à l’envers des aiguilles d’une montre, pour remonter le temps.

Au bout de la place, faisant dos à la mer, se trouve la Casa Rosada, siège du gouvernement et du pouvoir.

40 ans après les faits, ces femmes gardent intact le souvenir des desaparecidos.

Les disparus, les manquants. Leur nombre varie entre 9 000 et 30 000 selon les sources. Ce sont les hommes et les femmes, en majorité des jeunes de moins de 35 ans, qui ont disparu pendant la dictature militaire de 1976-1983. Sous prétexte d’une lutte contre les subversivos, de supposés éléments terroristes, les généraux ont éliminé des milliers de jeunes étudiants ou ouvriers qu’ils estimaient nuisibles ou dangereux pour leur cause. Pour ce faire, ils ont utilisé une technique déjà éprouvée au Chili et sous d’autres régimes totalitaires: la disparition.

La nuit, des escouades de cinq ou six hommes armés, kidnappaient leur cible avec la bénédiction de la police. Le captif était emmené dans des lieux de détention clandestins – il y en aurait eu plus de 600 – où il était interrogé, torturé, avant d’être physiquement éliminé, exécuté d’une balle, enterré dans une fosse commune ou encore drogué et largué d’un avion au milieu de l’océan, à la suite d’un des innombrables vols de la mort.

Les proches étaient laissés dans l’incertitude. En l’absence de réponses ou de dépouilles, ils ne pouvaient faire leur deuil et demeuraient cruellement partagés entre l’espoir et la terreur. Le disparu allait-il miraculeusement revenir? Lequel d’entre eux serait le prochain disparu?

Pour les auteurs de ces crimes, l’absence de corps représentait une garantie d’immunité. Il n’y avait pas eu enlèvement, torture et meurtre. La personne était simplement disparue.

La dictature militaire profitait aussi des jeunes femmes. Qu’elles soient enceintes au départ ou qu’elles le deviennent à la suite de viols, les femmes qui attendaient un enfant étaient séquestrées jusqu’à leur accouchement. On les séparait de leur bébé, qui était donné à une famille de militaires, puis on les tuait ou encore on leur faisait la grâce de les abandonner, nues, inconscientes, dans une ruelle quelconque.

Parmi les femmes qui tournent sur la Plaza de Mayo, il y a aussi las Abuelas, les grands-mères de ces enfants volés.

L’histoire de l’Argentine, déjà tumultueuse dès la conquête espagnole, est devenue un cauchemar depuis l’accession au pouvoir du militaire Juan Dominguo Peron (1895-1974), dans les années 40, qui a marqué l’institution d’un populisme corrosif et résistant, le péronisme. Sous prétexte de redonner aux pauvres, les ressources du pays sont détournées, spoliées à grande échelle au profit d’une caste de dirigeants cyniques et inefficaces. Alors qu’elle représentait pendant au milieu du vingtième siècle une puissance économique, une grande société éduquée, l’Argentine est aujourd’hui une démocratie de pacotille, une économie ravagée par l’inflation comptant 25% de pauvres, un marché laissé en pâture aux multinationales.

Le pays ne s’est jamais remis de la dernière d’une série de crises, celle de 2001. Hantés par la grandeur envolée, par le souvenir des atrocités, des Argentins de tous horizons ne manquent pas, chaque jour, de me rappeler que leur pays a déjà été un grand pays.

Ils haussent les épaules, se grattent la tête, font de l’ironie, philosophent au sujet de l’actuelle campagne électorale, où sévit encore la Cristina (Fernandez de Kirchner), veuve et ex-présidente péroniste, qui s’accroche à son poste de sénatrice pour échapper à de multiples procès pour corruption.

Il est où, leur grand pays?

Il a disparu.

Au moment où vous lisez ces lignes, des femmes, des hommes disparaissent toujours, en différents points de la planète.


Journal d’Argentine 1 – Contretemps dans le désert

26 septembre 2019

Aéroport de Newark, NJ – Jeudi 26 septembre 2019 – 02h40

L’aéroport, l’équivalent moderne de l’auberge d’étape, est le lieu de passage par excellence. On y est et on n’y est pas vraiment, l’environnement anonyme faisant office de sas entre deux réalités éloignées. On y retrouve essentiellement les mêmes composantes, de larges espaces hauts et éclairés, bordés de boutiques et d’aires de restauration standardisées, dans lesquels on circule à pied, tout en bénéficiant de divers mécanismes palliatifs, ascenseurs, escaliers roulants, trains, navettes. L’aéroport est à un système de transport ce que la synapse est au cerveau: le point de contact entre deux cellules nerveuses, chacune caractérisée par son propre code.

Suite à un problème mécanique dans le Boeing 767 qui devait m’emporter à Buenos Aires, je me trouve, comme l’aviateur du petit Prince, coincé dans une sorte de désert: un aéroport la nuit, hanté par le grondement des zamboni à terrazo, lesquelles sont à New York presque immanquablement sous la gouverne de personnes dites de la diversité, les mêmes désargentés qui nettoient les toilettes et vident les poubelles. Passé minuit, la langue d’usage est l’espagnol plutôt que l’anglais.

Dans cet univers fantôme, où mes compagnons d’infortune dorment tant bien que mal appuyés contre des colonnes, couchés par terre ou affalés dans les fauteuils de plastiques, leur bagage de cabine coincé entre leurs cuisses, tous les appareils électroniques sont ouverts, téléviseurs, tableaux des arrivées et des départs, consoles de commande de mets standardisés, néons des hauts plafonds, mais personne ne les regarde. Jasant en petits groupes, solitaires devant leur livre mais surtout leur téléphone, les voyageurs attendent, tuent le temps comme des joueurs de quatrième trio, pris dans l’espace synaptique comme des neurotransmetteurs dont les récepteurs seraient occupés par un quelconque intrus, en l’occurrence, ce soir, la panne d’un système de navigation.

L’homme en face de moi, qui philosophait encore vaillamment il y a quelques minutes, vient de déposer sa tête dans son bras replié.

Dans ces lieux de transit, les humains trompent aussi le vide et l’angoisse en dépensant dans les duty free ou en ingérant de l’alcool. Le bar à ma gauche, bien que vide, est absolument rutilant. Bouteilles, manettes, écrans petits et grands, tout est froid et coloré. Si le personnel était présent, les élégants tabourets de bois foncé seraient probablement tous occupés. Les naufragés du vol 979 ne sont pas tous oisifs. Certains écrivent dans leurs blogues ou consultent des tableaux excel colorés en mangeant des beignes et des muffins obtenus, contre un voucher électronique, à l’unique point de restauration ouvert, un Dunkin Donuts dont le décor curieusement m’a fait penser aux Nighthawks de Hopper.

J’envisage de m’affaler dans un banc de plastique quand je songe que des millions de personnes, coincées dans des camps, dans des bateaux de fortune, en Syrie, au Bangladesh, en Libye ou à Calais, vivent des années durant des souffrances sans aucune commune mesure avec mon petit contretemps de quelques heures.

Ces gens devant leur écran autour de moi sont-ils réfugiés dans le virtuel?

New York, souvent confondu avec Manhattan, est absent à l’aéroport de Newark, NJ.

Tout est absent ici. C’est peut-être pourquoi j’aime les aéroports. Malgré l’agitation, ce sont des lieux de pause, semblables aux silences en musique.

 


Retour de Californie

29 juin 2019

La Californie occupe dans l’inconscient collectif une niche particulière, celle de l’Eldorado américain. D’abord sous domination espagnole, puis mexicaine, puis brièvement république indépendante, l’état a rejoint l’union en 1850. El Dorado? Certainement. La Californie a vu sa population exploser à la suite du célèbre Golden Rush de 1849, qui a principalement touché San Francisco.

Se sont rués vers l’ouest les chercheurs d’or, mais aussi les immigrants de tous horizons, attirés par le climat et les perspectives agricoles. L’ouverture du canal de Panama et le développement de l’industrie du cinéma ont ensuite fait de Los Angeles un pôle plus important que sa rivale du nord.

La Californie, 40 millions d’habitants, est aujourd’hui plus populeuse que le Canada. Plus à gauche que la moyenne des états américains, elle a gardé, notamment par le développement de la technologie de pointe à Silicon Valley, son aura progressiste. Ce rôle d’innovation s’est aussi exprimé dans les arts, notamment en musique par le développement du West Coast Jazz et surtout par la concentration de musiciens folk-pop en Californie dans les années 1960-1970.

La Californie occupe une place importante dans l’imaginaire du boomer québécois. California chantait Charlebois en 1968. La charrue passe dans le ciel et je descends lentement l’escalier rouge et blanc de l’avion qui m’emporte chaque nuit en Californie, in California.

La puissance du rêve californien exporté mondialement à cette époque a son revers. D’une certaine façon, la Californie s’est figée autour de cette mythologie d’eden idyllique. Aujourd’hui il est difficile de manger dans un café sans être inondé de golden rock des années 60 à 80. Le rêve des hippies s’est mué en une dolce vita centrée autour du culte du corps, du mieux-être ésotérique et de la célébration du vin et de la nourriture. Cette société pseudo-parfaite cache des inégalités socio-économiques saisissantes. Beaucoup de personnes, jeunes et vieilles, de toutes les races, éjectées du rêve libéral à la suite du crash de 2008, vivent dans la rue. L’économie est peut-être florissante en surface, mais elle s’appuie sur l’afflux constant de migrants illégaux qui, paradoxalement, assurent sa régénération.

Les hauts palmiers et le ciel immaculé sont toujours là. Le rêve aussi, il faut croire.


Au salon du livre de Québec

11 avril 2019

Je serai au salon du livre de Québec aux heures suivantes:

Jeudi 11: 10-12 h (courte échelle) stand 6
Vendredi 12: 12h30-13h30 (courte échelle)
Vendredi 12: 19-20h (Québec Amérique) stand 25
Samedi 13: 17-18h (Québec Amérique)
Dimanche 12h30-13h30 (Québec Amérique)
Dimanche 11h30 – Table ronde «Mission médecin» (Scène des rendez-vous littéraires, 55 minutes) avec Jean Robert et Jean Désy.

Au plaisir de vous voir!


Wolfibourg

7 avril 2019

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J’entretiens une longue relation avec Wolfgang Amadeus Mozart, né le 27 janvier 1756 à Salzbourg, décédé le 5 décembre 1791 à Vienne. J’écoute probablement, en moyenne, 21 minutes de sa musique chaque jour. J’ai lu beaucoup de livres à son sujet, en plus de visiter les lieux qu’il a marqués de sa présence, surtout dans son Autriche natale. Je mets souvent du Mozart, surtout les concertos pour pianos, en écrivant. Ce n’est pas trop envahissant comme du rock, de la chanson ou du Beethoven. S’y expriment une sorte de grâce, de l’humour, du tragique, le tout développé, le plus souvent, avec une étonnante économie de moyens. Bien que je n’aie aucunement pas la prétention d’atteindre au résultat, j’ai souvent dit en blague qu’un de mes plus grands modèles, en littérature, était Mozart.

Cet amour de Mozart est loin d’être universel. Une amie de jeunesse, claveciniste acquise aux charmes du baroque, considérait que l’illustre Amadeus composait «de la musique de club», où abondaient les formules, les cadences pom-pom-pom-pom, les effets aussi redondants que les blagues éculées d’un duo de stand-ups dans le Montréal des années 50. Certains ne tolèrent que sa musique d’opéra, le reste leur paraissant mièvre et banal.

J’arrive d’un séjour de trois jours à Salzbourg, qui pourrait aussi bien s’appeler Wolfibourg tant la figure du musicien y est apprêtée à toutes les sauces, Wolfi étant le diminutif affectueux utilisé par sa femme Constance dans l’Amadeus de Milos Forman. Salzbourg, quatrième ville en importance en Autriche avec ses 150,000 habitants, a beau être située au cœur d’un paysage de rêve, elle demeure essentiellement connue comme la ville qui a donné naissance au célèbre génie du dix-huitième siècle. Il y a une place Mozart, au cœur du quartier des musées, avec une statue pompeuse qui ressemble peu à l’original. Deux maisons, celle où il est né, celle où sa famille a habité à partir de 1773, ont été transformées en musées assaillis par des meutes de touristes. Les Mozartkugel, petites bouchées de marzipan à la pistache recouvertes de chocolat noir, sont en vente partout, notamment au Café Fürst, où la chose fut inventée en 1890. Café Mozart, restaurant Mozart, Mozarteum, festival Mozart, tout est Mozart, occultant le dynamisme culturel d’une ville de taille moyenne qui compte des universités, des musées et des galeries d’art moderne, tout en demeurant quelque peu confite dans sa réputation de ville bourgeoise.

Bourgeoise, Salzbourg l’est certainement. Pour commencer, elle occupe une place à part en Autriche, du fait qu’elle n’est devenue réellement autrichienne qu’en 1816. Fondée par les Romains sous le nom de Juvavum, abritant un cloître catholique à partir du cinquième siècle, Salzbourg fut d’abord un évêché, puis une ville-État gouvernée par des princes-archevêques à partir du treizième. À cette époque et jusqu’en 1803, Salzbourg, bien qu’indépendante, demeure dans la sphère d’influence allemande, plus précisément bavaroise.

D’où cette première ambiguité au sujet de Mozart: né en 1756 dans l’archidiocèse de Salzbourg, il n’est techniquement ni allemand, ni autrichien. Chaque pays peut donc se disputer sa paternité. Jusqu’en 1781, soit jusqu’à ses 25 ans, Mozart, comme son père Léopold, est à l’emploi du prince-archevêque Hieronymus von Colloredo-Mansfeld. Le tout ne se passe pas très bien, Mozart demandant des congés pour voyager et étouffant d’une manière générale dans l’atmosphère confinée de la cour de province. Aussi, en 1781, après un épisode où le prince-archevêque l’aurait traité de voyou, Mozart quitta-t-il Salzbourg pour Vienne, où il vivra jusqu’à sa mort en 1791. Il revint une fois dans sa ville natale en 1783, pour présenter sa femme Constance à sa famille.

L’état-archevêché de Salzbourg ne devait pas survivre très longtemps à son plus illustre fils. Les guerres napoléoniennes devaient marquer le glas de la ville-État. En 1803, la ville est donnée à l’archiduc Fernand d’Autriche en échange du grand-duché de Toscane. En 1805, elle passe à l’Autriche. En 1810, elle est annexée à la Bavière. Enfin, en 1816, à la suite du Traité de Vienne marquant le partage de l’Europe, Salzbourg revient à l’Autriche. La ville a perdu le droit de se gouverner et n’est plus qu’une ville secondaire parmi d’autres. Il s’en suit une période de déclin économique, possiblement de dépeuplement, à tel point que Franz Schubert, en visite en 1825, note qu’il pousse de l’herbe entre les pavés, signe que plus grand monde ne circule dans le quartier historique. Curieusement, Schubert ne se précipite pas pour visiter la veuve de Mozart. Il est plutôt intéressé par la mémoire de Michael Haydn (1737-1806), le frère de l’autre, qui a vécu la majeure partie de sa vie à Salzbourg.

C’est que Mozart, mort en 1791, est à l’époque dans un relatif oubli. Sa femme Constance Weber (1762-1842), remariée avec Georg Van Nissen, un diplomate danois, s’est établie à Salzbourg en 1824. Avec son mari, elle travaille à la mémoire de Mozart, soit en veillant à la propagation de ses oeuvres, soit en publiant la biographie qu’a écrite Van Nissen. Non loin vit la sœur de Mozart, Anne-Marie dite «Nannerl» (1751-1829), alors veuve, gagnant sa vie en donnant des cours de musique. Ainsi, les proches du compositeur décédé ont gagné Salzbourg, dans le désir inconscient ou avoué d’y fixer la mémoire du compositeur.

Par ailleurs, même si ses oeuvres ont continué d’être jouées après sa mort, Mozart demeure dans son relatif oubli jusqu’à ce que sa légende de prodige déchu, mort dans la misère, soit récupéré par le mouvement romantique. Cette existence courte et brillante, ce passage de la faveur extrême à la misère et à la fosse commune, en faisait un personnage dramatique idéal. Bien des années plus tard, les musicologues s’apercevront que Mozart avait d’excellents revenus pour l’époque. S’il était souvent en train de quémander de l’argent à ses amis, c’était qu’il menait un train de vie fastueux et aimait le jeu.

Par ailleurs, Salzbourg la bourgeoise semble s’apercevoir qu’elle pourrait tirer bénéfice, finalement, du «voyou» évoqué par le prince-archevêque Colloredo. Le 5 septembre 1842, quelques mois après la mort de Constance, en présence des deux fils du compositeur, la statue de Mozart est dévoilée sur la place qui portera son nom. Salzbourg, désormais plus accessible au tourisme par le développement du chemin de fer entre Munich et Budapest, deviendra pour toujours associée au souvenir du compositeur, qu’elle entretiendra par la tenue de concerts et de festivals, par la vente, dans d’innombrables boutiques de souvenir, de tabliers Mozart, de calendriers Mozart, de tire-bouchons Mozart…

Évidemment, la musique de Mozart a survécu par des canaux plus nombreux et importants. Il reste que Constance Weber-Mozart, veuve Van Nissen, décrite sous un jour un peu léger dans Amadeus, aura finalement gagné son pari. Son Wolfi, qui aurait pu glisser dans l’oubli, est toujours vivant. Et Salzbourg, dans sa vallée entourée de montagnes enneigées, engrange les profits, en même temps que ceux de The Sound of Music.


Nouvelle recension pour «Une Sentinelle sur le rempart»

8 mars 2019

Suit un article d’Anne-Marie Aubin, paru dans Journal Mobiles, Saint-Hyacinthe, le 4 mars dernier.

 

Si vous êtes un adepte des romans de Jean Lemieux — ou des autobiographies —, vous apprécierez ce récit intime et touchant relatant son enfance à Iberville jusqu’à sa très récente retraite de l’Institut universitaire en santé mentale de Québec, en passant par ses premières années de carrière aux Îles-de-la-Madeleine. Une autobiographie qui se lit comme un roman.

Un bilan à l’heure de la retraite

Entre deux urgences sur son téléavertisseur, Jean Lemieux se raconte : « J’écris ces pages dans la chambre de garde de l’hôpital psychiatrique où je travaille depuis vingt-trois ans, dans six mois, je quitterai […]. J’arrive, pour paraphraser Miron, au bout d’un long voyage abracadabrant. »

Lemieux, enfant, taille une lucarne dans les rideaux de sa chambre pour se fabriquer « une vue sur l’univers ». Adolescent rebelle, il cherche à devenir quelqu’un. Étudiant, il hésite entre les sciences et les « matières molles ». Ce grand lecteur, inscrit en lettres puis en sciences au collégial, poursuit ses études en médecine à l’Université de Montréal.

Le futur médecin se révèle un peu bohème et idéaliste : « Cinq mois avant la fin de mon internat, je ne sais toujours pas ce que je vais faire […] ce que je voudrais, c’est voyager, fuir, aller voir ailleurs. » L’aventure vers l’ailleurs se déroule aux Îles-de-la-Madeleine.

Ces îles inspirantes et merveilleuses

Déménager en région éloignée pour pratiquer la médecine aux Îles-de-la-Madeleine en 1980, voilà un réel défi pour un jeune diplômé. L’omnipraticien apprend beaucoup et s’adapte rapidement à la pratique en milieu isolé.

Il écoute ses patients qui ont tant à raconter : « Une consultation au bureau est autant un événement social qu’un acte médical. […] Peu porté vers la science, je suis happé par les histoires de mes ouailles. L’écrivain en puissance est en présence d’une galerie de personnages […] »

Ces insulaires, leur langage et leur humour le fascinent et l’inspirent. Le vocabulaire maritime émaille son récit : « Je me retrouve dans la position du capitaine du Titanic tournant inexorablement vers l’iceberg. J’ai décidé de ne pas couler avec le bateau. Je sauterai à la mer au moment que j’aurai choisi. »

L’aventure incroyable d’une primipare sur le point d’accoucher, transportée en snowmobile en pleine tempête, est digne d’un film. Et que dire des propos émouvants et savoureux de Narcisse, cet homme en fin de vie ?

L’écrivain soigne le médecin

À certains moments, nous partageons son angoisse : comment annoncer les mauvaises nouvelles à un patient, aux parents ? Comment rentrer chez soi et retrouver une vie de famille ?

Parfois, le manque de sommeil, l’inquiétude, l’épuisement prennent le dessus devant, entre autres absurdités, les graves conséquences des réformes du ministre Barrette : « […] les administrations des nouveaux mégaétablissements sont soumises à des méthodes de gestion soviétiques, les intervenants du réseau ont l’impression d’être figurants dans un drame absurde. »

Heureusement, la lecture, l’écriture, la musique, les voyages meublent depuis longtemps la vie de Jean Lemieux. Inspiré sans doute par Tchekhov, Céline ou Jacques Ferron — son mentor —, Lemieux a toujours su conjuguer avec ses deux passions : la médecine et la littérature. Il a grugé sur ses nuits afin de s’offrir le plaisir d’écrire tout en exerçant sa profession : « Au cœur de cette houle incessante, tempête ou clapotis, je demeure un conjoint, un père, un écrivain… »

Le docteur observateur, humaniste, nourrit l’écrivain : « Si j’écris des histoires de meurtre, est-ce parce que j’ai envie de tuer quelqu’un ? » Trouvant son inspiration dans le décor, l’actualité et les gens qu’il côtoie, l’auteur se réfugie dans l’imaginaire pour survivre.

Ce bilan de carrière d’une grande authenticité témoigne de l’amour d’un médecin pour ses patients. Fidèle à lui-même, Jean Lemieux raconte avec brio, et non sans humour, la pratique de la médecine vue de l’intérieur. Jamais amer, il témoigne de l’empathie et du désir de servir, malgré les aberrations du système. Une lecture captivante !

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LEMIEUX, Jean. Une sentinelle sur le rempart : Parcours d’un médecin, Montréal, Éditions Québec Amérique, 2018, 206 pages.