«André Surprenant vieillit bien. Pas facilement, mais bien. On le connaît depuis ses débuts avec la Sûreté du Québec, aux îles de la Madeleine — où il menait d’ailleurs sa précédente enquête, L’affaire des Montants, prix Saint-Pacôme 2025 —, puis à Québec, avant qu’il passe au Service de police de la Ville de Montréal comme sergent détective à l’escouade des crimes majeurs. On le retrouve ici, au milieu de la cinquantaine, dans sa neuvième enquête depuis que Jean Lemieux raconte ses histoires. Surprenant n’a rien du superhéros, on le sait. C’est plutôt un homme complexe, intelligent, conscient du monde écartelé dans lequel nous vivons de plus en plus ; jusqu’à un certain point, on peut penser qu’il est aussi le complice de son créateur…
C’est alors qu’il est plongé avec sa famille élargie dans la fête d’anniversaire de sa blonde, au beau milieu de la vraie vie ordinaire, que le téléphone ramène brutalement le détective à sa vie de policier. On vient de retrouver, derrière son église du Centre-Sud de Montréal, près du Village, le corps sans vie du père Paco, le « prêtre en bicycle » défenseur des démunis en tous genres. Un personnage de tous les combats prenant tout autant le parti des travailleurs étrangers que des prostituées du quartier et des minorités sexuelles. Un homme engagé. Dérangeant. Le genre d’affaire, donc, qu’on ne peut pas donner à quelqu’un d’autre, quelles que soient les circonstances.
Sur place, sous la pluie froide, Surprenant éprouve une impression de déjà-vu en analysant la scène de crime ; cela le poursuivra tout au long de l’enquête et fera en sorte que Gabriel García Márquez (!) devienne presque un témoin clé de toute cette histoire qui se déroulera sur plusieurs niveaux à la fois. L’enquêteur et son équipe ne mettront pas beaucoup de temps à découvrir le passé militant du père Paco, ancien journaliste d’enquête en Colombie, devenu prêtre à la suite de l’enlèvement de sa femme par un puissant cartel. Son militantisme a trouvé à s’exprimer au Québec quand l’homme d’Église a constaté le traitement que certains exploitants agricoles font subir aux travailleurs étrangers. En fouillant un peu, Surprenant découvre que Paco faisait aussi pression sur les caïds du quartier, de même qu’il fréquentait assidûment une libraire mère de deux enfants et qu’il s’apprêtait à défroquer. Ce ne sont donc pas les coupables possibles qui manquent.
Comme à l’habitude, André Surprenant ne se contente pas d’enquêter, car c’est lorsque tout est en jeu qu’il ressemble le plus à son alter ego, Jean Lemieux. Le policier pense, analyse, ressent, bref, il vit en faisant percevoir au lecteur, grâce à son humour implacable et à son sens aigu du mot juste, la complexité du monde qui nous entoure. Évidemment, l’intrigue est solidement construite et, bien sûr, il trouvera le coupable, mais ce n’est pas le plus important ici. C’est plutôt qu’Un monde sans dieux s’impose tout au long comme une sorte de leçon de vie toute simple permettant de mieux négocier le monde de tous les jours. C’est énorme.»
Michel Bélair, Le Devoir, 4 avril 2026

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Publié par jeanlemieux 



