Huit ans plus tard, la retraite de docteur Lemieux

13 juillet 2026

«Le 13 juillet, plus précisément. Contrairement à mon habitude, je me rendrai au travail en autobus. Après ma journée de travail, je quitterai l’Institut par l’avant, par la grande porte, sous la tour de neuf étages. Je choisirai mon heure, quinze heures, avant la cohue. Je remettrai mon téléavertisseur à la réceptionniste, mais je garderai les clefs en gage. Il fera beau. Je descendrai la douzaine de marches de pierre, contournerai la statue de Saint-Michel-Archange terrassant le dragon, marcherai lentement le long de l’allée centrale, entre les érables et les faux-trembles. Je serai léger, je ne porterai presque rien, mon petit sac avec mon ordinateur et mon stéthoscope. Au bas de cet escalier, au bout de cette allée, au-delà de ce muret de pierre, existera l’espace du jeu. J’irai à gauche, ou à droite, là où mes pas me porteront.»

C’est par ces mots que s’achève Une sentinelle sur le rempart, un récit autobiographique (le seul) paru en 2018. Le 13 juillet de cet été-là, c’était un vendredi, je quittais définitivement mon poste d’omnipraticien à l’Institut universaire de santé mentale de Québec, autrefois le CH Robert-Giffard, bien avant encore l’hôpital Saint-Michel-Archange. J’avais alors soixante-quatre ans. Je pratiquais la médecine, aux Îles-de-la-Madeleine puis à cet institut de santé mentale, depuis trente-huit ans. J’avais voulu prendre cette retraite l’année précédente, mais il y avait d’autres départs, un manque d’effectifs, et j’avais choisi de faire un autre tour de roue, d’autant plus que j’étais chef d’un département de médecine générale réduit à une peau de chagrin.

Je n’écris pas ces mots pour jouer au héros ou attirer une quelconque reconnaissance. En restant en poste, je ne faisais guère plus que ce que faisaient mes collègues, femmes et hommes, en s’acquittant de leur tâche. Il demeure que paradoxalement cette dernière année de pratique, 2017-2018, fut probablement la plus lourde de ma carrière. Les gardes, les tournées interminables, les problèmes kafkaïens engendrés par la réforme Barrette de 2015 s’additionnaient de semaines en semaines, si bien que la sortie du tunnel, d’abord prévue en mai, avait été reportée ce vendredi 13 juillet, après plus de quatorze jours de garde sur appel en continu.

J’étais médecin, mais aussi écrivain. Je vivais en double depuis 1991, plus intensément depuis 2009. J’avais publié en 2017 Les Clefs du silence, le cinquième Surprenant, mais en cette dernière année de pratique, je n’avais plus l’énergie d’entreprendre une œuvre de fiction. C’est ainsi qu’est né ce projet de retour sur mon parcours de médecin. Je n’avais pas à inventer, seulement à me souvenir et à raconter. Je pouvais écrire par petits bouts, quelques paragraphes par jour, parfois à la maison, parfois dans la chambre de garde où je passais beaucoup de temps.

En exergue, j’ai choisi ces vers de Gaston Miron:

J’ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant / il y a longtemps que je ne m’étais pas revu / me voici en moi comme un homme dans une maison / qui s’est faite en son absence

J’ai emprunté le titre, cette image de la sentinelle sur le rempart, métaphore du médecin de garde, à Citadelle de Saint-Exupéry.

Sans que je le choisisse consciemment s’est imposée une structure binaire, les souvenirs de mon parcours enchâssés entre des épisodes de ma vie quotidienne de médecin, le tout en petites touches correspondant à mes séances d’écriture volées à mon horaire de docteur.

Ce livre, comme n’importe quel autre, répondait à un besoin: faire le bilan, le tour du bloc, me permettre peut-être de quitter, comme un serpent sa vieille peau, cet avatar tenace, docteur Lemieux, qui tenait tant de place dans ma vie. Tout y passait, de mon enfance à Iberville à mes premiers contacts avec la médecine, à mes années de collège puis d’université puis d’internat, à mon installation aux Îles-de-la-Madeleine en 1980 jusqu’au quart de siècle passé à assurer des soins physiques aux patients hospitalisés en psychiatrie. Il s’agissait de démystifier ce docteur Lemieux, d’explorer ses sentiments et ses doutes quotidiens, de mettre à jour son sentiment d’être un imposteur pour retrouver le regard naïf mais décidé de l’enfant de trois ans qui découpait des rideaux pour voir dehors.

Ce personnage de médecin était aimé, respecté et meublait ma vie même si je publiais des livres. Après les premières semaines de liberté, ces vacances prolongées, l’automne a apporté, c’était attendu, un sentiment de vide. Qu’était Jean Lemieux sans docteur Lemieux? J’avais toujours un permis de pratique, je payais toujours des assurances professionnelles, je pouvais toujours, comme tant de mes collègues, reprendre du service, à temps partiel, et retrouver le confort de mon personnage.

Fin mars 2019 se profilait une échéance, celle du renouvellement du permis de pratique auprès du Collège des Médecins. Il y avait des coûts, assurément, aussi la nécessité de tenir mes connaissances à jour. Il y avait surtout un seuil psychologique. Fin-mars 2019, je me trouvais en voyage à Valence, en Espagne. L’échéance approchait. J’ai alors pris une feuille de papier, une règle graduée et j’ai tracé une ligne avec une légende en années, de la naissance à 85 ans, limite où j’estimais que je serais ou mort ou plus très en forme. L’espace réservé à l’étude puis à la pratique de la médecine occupait la meilleure partie de cette ligne d’existence, de 20 à 64 ans. Quarante-quatre ans, c’était suffisant. Il restait à Jean Lemieux vingt ans pour vivre sa vie d’écrivain ou d’homme tout court. J’ai rempli le formulaire du Collège, ai pesé sur «Envoyer». Moins d’une minute plus tard, un courriel m’apprenait que j’étais radié.

Je ne l’ai jamais regretté, sauf parfois quand j’aurais voulu dépanner un proche par une prescription. Autant j’ai aimé être médecin, autant je suis conscient de toutes les expériences et les opportunités que cette vie m’a permises, autant je me demande aujourd’hui comment j’ai fait pour supporter le stress et les responsabilités qui y sont associées. Je reste très attaché à cette Sentinelle sur le rempart. J’y retrouve l’humble passager de ce voyage abracadabrant qui m’a mené aux limites de moi-même.


La constellation Robitaille-Blackburn-Bellavance ou les personnages de traverse

13 Mai 2026

J’ai toujours eu une passion pour l’Irlande, pour des raisons autant familiales que musicales que littéraires. J’y suis allé les deux premières fois en 1993 et 1996, subjugué par leur musique traditionnelle et la parenté transatlantique entre le Québec et l’Irlande.

Aussi après l’écriture du Trésor de Brion, en 1994, j’ai travaillé pendant plus de quatre ans sur un roman «irlandais» qui n’a jamais vu le jour sous forme de roman, mais qui a plutôt été transformé, plus de quinze ans plus tard, dans une nouvelle, La Tête de violon. Ce court texte est d’abord paru dans le numéro 60 de la revue Alibis, avant d’être réédité, dernière transformation, dans la collection de poche de Québec Amérique en 2016.

Les écrivains, êtres écologiques ou rapaces, sont des recycleurs ou des charognards selon le point de vue. Personne n’écrit de prose sans s’inspirer de ses lectures. Les œuvres non-publiées d’un auteur peuvent servir de dépotoirs d’idées, de situations ou de personnages dans lequel le romancier va glaner des éléments pour usage ultérieur.

Ainsi, une partie de mon roman irlandais inachevé de 1995-1999 s’est retrouvé dans La Marche du fou, paru en 2000 mais commencé aussi tôt qu’en 1984. Ce roman d’apprentissage a pour héros Jacques Robitaille, la jeune vingtaine, bâchelier en Histoire et amoureux volage. Sa mère? Nulle autre qu’Anne Cassidy, l’héroïne du roman avorté, qui deviendra celle dont la mort déclenchera l’enquête d’André Surprenant dans La Tête de violon.

Ce Jacques Robitaille (1972-) a pour copine Mélanie Blackburn (1975-) dite Black ou encore Blackburn Mélanie. Violoncelliste au conservatoire, barmaid à ses heures, Blackburn Mélanie «a l’amour joyeux, une peau laiteuse, pâle, très douce, une enveloppe de rousse tendue sur un squelette souple et querelleur». Notre Jacques Robitaille l’abandonne néanmoins pour partir en voyage en Asie après avoir vendu sa vieille Honda et liquidé son assurance-vie. Il y rencontrera, en Thaïlande, sa némésis, Alison Wright. Je n’en dis pas plus pour l’instant.

Après La Marche du fou, j’ai écrit six romans pour les premiers lecteurs, parus à la courte échelle. Le personnage principal, FX Bellavance, huit ans, a pour mère Marie Blackburn (1968-), infirmière, sœur aînée de Mélanie, qui devient alors tante Mélanie. Dans le quatrième tome de la série, Le fil de la vie, une autre sœur, France Blackburn (1966-2004), meurt subitement dans un accident, ce qui enclenche un questionnement sur la mort chez notre petit FX. Tante Mélanie joue du violoncelle au domicile de la famille Blackburn au Lac Saint-Jean et parle une première fois de ce qui deviendra un thème du Mort du chemin des Arsène, le deuxième Surprenant, l’âme du violon.

On voit que le phénomène de cannibalisation ne s’arrête pas aux personnages mais concerne aussi les idées ou les images. Ainsi, Anne Cassidy, violoneuse douée mais discrète, cache son violon dans sa garde-robe, comme Louis-Marie Gaudet, l’ami effacé de la victime dans Le Mort du chemin des Arsène.

Mélanie Blackburn reprendra d’ailleurs du service dans Prague sans toi, cette fois dans le rôle d’une violoncelliste à l’OSQ amie d’Eva Panenka (1976-), l’épouse tchèque de Patrick Robillard (1973-), doctorant en littérature égaré à Prague. Dans ce livre, le couple Eva-Patrick a deux enfants, Florence et Milan. Qui garde Florence et Milan quand les parents sont sortis? FX Bellavance devenu grand, bien sûr.

C’est une coquetterie d’écrivain de lier ainsi des personnages issus de romans différents. L’usage traduit aussi un réel amour des personnages, l’envie de les faire renaître, quelques années plus tard, dans un environnement différent. Ces clins d’œil ne sont pas des faits isolés. Ainsi tous les personnages principaux de mes «romans-romans» portent des noms de famille qui commencent par Robi, François Robidoux dans La lune rouge, Jacques Robitaille dans La Marche du fou, Patrick Robillard dans Prague sans toi, Michèle Dagenais-Robinson dans La Dame de la rue des Messieurs.

Un des premiers devoirs d’un écrivain est de ne pas se prendre trop au sérieux. J’ai aussi des analogues des François Pignon si chers au cinéaste Francis Veber. Deux ou trois Normand Vaillancourt traînent dans mes romans ou nouvelles.


John Banville, un écrivain irlandais à la prose somptueuse

4 septembre 2025

Comme probablement la majorité des Québécois, j’ai d’abord connu l’Irlande par sa musique. JIgs, reels et slipjigs se sont mariés, au cours des siècles, avec les vieux airs français pour former la base de la musique traditionnelle québécoise. Quand je me suis vraiment intéressé à notre part irlandaise, j’ai bien sûr noté l’apport migratoire, ces dizaines de milliers d’immigrants catholiques issus des famines qui se sont fondus avec la majorité «canadienne» au dix-neuvième siècle. J’ai aussi pris conscience de notre parenté politico-culturelle. Nos voisins de l’autre côté de l’Atlantique nord ont eux aussi été conquis par la Grande-Bretagne. Les destins du Québec et de l’Irlande sont pourtant très différents. Les Irlandais ont acquis leur indépendance en 1921, mais ils vivent surtout en anglais. Les Québécois vivent à l’intérieur du Canada, mais la majorité francophone parle (encore) sa langue.

Bien plus tard, j’ai visité l’Irlande et commencé à fréquenter leurs écrivains. La littérature iralndaise est extraordinairement riche et vivante. Il est possible que, per capita, aucun autre pays n’ait produit autant de grands écrivains. Joyce, Beckett, Yeats, Heaney appartiennent au passé. Claire Keegan, Colm Toibin, Sally Rooney, Roddy Doyle, Paul Lynch (entre autres) animent une littérature de très haut niveau.

Parmi eux, John Banville, né en 1945 à Wexford, est un auteur important. Récompensé par le Booker Prize pour The Sea en 2005, il a aussi été récompensé par le Prix Kafka et le Prix Princesse des Asturies. Il a aussi écrit, d’abord sous le pseudonyme de Benjamin Black, maintenant sous son nom, une série de romans policiers. C’est par ceux-ci que l’auteur de polars que je suis l’a abordé. Banville, qui a des côtés polémistes, qualifie le roman policier de cheap fiction. Le moins que l’on puisse dire est qu’il apporte un très grand soin et un très grand talent à celle-ci.

Banville se démarque dès l’abord par son style à la fois précis et somptueux. Il est rare que ces deux adjectifs soient accolés. Banville est un perfectionniste. Chaque description est fouillée, évocatrice, imagée. Les dialogues sont profonds, astucieux. Les personnages sont complexes, attachants. La série de policiers mettant en vedette le pathologiste Quirke est campée dans les années 50, avant la télévision, l’Internet et les avancées scientifiques de la police. Ces romans, magnifiquement écrits, pourraient être présentés comme du Siménon ou de l’Agatha Christie sous stéroïdes. Il s’agit, spécialement dans la langue originale, d’un anglais exigeant, impossible à déchiffrer complètement sans dictionnaire. J’ai lu qu’il s’agissait d’hyberno-english. En tout cas, ce n’est pas facile, mais ça se goûte et s’apprivoise.

J’ai maintenant l’intention de commander et de lire The Sea.


Le charme sobre d’Indridason

11 avril 2024

J’ai lu Le mur des silences, le quatrième tome de la série Konrad d’Arnaldur Indridason. Ce n’était pas mon premier de ce maître islandais, loin de là. Peut-être le cinquième ou le sixième, je ne les compte pas. Tout auteur est d’abord un lecteur, le dernier nourrissant le premier. Aussi je ne lis pas un polar sans m’intéresser, c’est inné, au style et à la manière.

Le charme et la popularité du polar scandinave tiennent évidemment à la singularité des paysages, des intrigues et des personnages. Je soupçonne qu’ils relèvent aussi de particularités de la langue, en particulier cet usage omniprésent du tutoiement, des prénoms, aussi de ce que j’appellerai la brusquerie du dialogue.

Ainsi chez Indridason, les personnages ne portent l’écrasante majorité du temps qu’un simple prénom. Ils ne sont pas décrits physiquement, sauf de façon sommaire, par un détail qui sera repris ou exploité dans l’action. Par exemple, Luther est boiteux, mais recevra aussi quelques coups de pieds sur sa jambe malade.

Konrad, le policier à la retraite en vedette dans la série, est assez monolithique, fumeur, buveur, un peu coureur, mais surtout obstiné. Son appartement semble plutôt sordide. Ses relations avec ses proches sont presque toujours conflictuelles. Au total, c’est un Wallander encore plus renfrogné. L’écriture est chorale, à la troisième personne, portée par ces squelettes imprécis synthétisés dans des prénoms. Les chapitres sont courts, égaux. L’intrigue dans le cas présent est double ou triple, les différentes branches se rejoignant, dans le style chalet central de station de ski, dans une résolution tardive.

Les relations entre les personnages ou leur passé font parfois l’objet de développements, toujours dans un style direct et synthétique. Pas d’images, pas de métaphores, des faits, des dialogues, de l’action.

Entre les scènes, Konrad boit un café ou une bière, fume un cigarillo, rêve peu, ne s’évade pas comme Bosch dans une pièce de jazz, comme Brunetti dans un livre ancien. On passe d’une scène d’action à une autre scène d’action, sans entre-deux, comme dans les films de bandit qu’évoquait Sylvain Lelièvre. Des rappels escortent le lecteur dans le passé proche et lointain.

Ainsi l’on est inexorablement entraîné d’une page à l’autre, sans jamais ou presque avoir l’impression de perdre son temps. Dans mon souvenir, ses premiers romans comme La Cité des jarres ou La Femme en vert étaient plus «fleuris». Je me trompe peut-être.

Tous ces facteurs font qu’Indridason connaît un succès si retentissant. Ses romans sont tout simplement efficaces, en plus de dégager un charme sobre, solide.