Michael Connelly ou le vide de l’âme américaine

30 juillet 2026

Je termine Ironwood, le dernier Michael Connelly avec une perplexité qui ressemble tout à fait à celle qui m’habitait il y a trois ans après Desert Star. L’intrigue est finement ciselée, la rigueur procédurale relève d’une documentation exhaustive et d’une connaissance approfondie de l’univers judiciaire, les sujets et les thématiques abordés reflètent la société américaine actuelle, mais le tout manque curieusement de profondeur.

J’ai relu mon article de juin 2023 et je ne veux pas me répéter. Le nouveau personnage de Stilwell, ce détective en charge de la police de l’île de Catalina, en face de Los Angeles, fait sa deuxième apparition dans l’univers de Connelly. Il est en couple avec une certaine Tosh, dont on ne sait rien sinon qu’elle est chef de l’activité portuaire. De Stilwell, on comprend qu’il n’a pas d’enfants, est dans la quarantaine et a été affectée à Catalina à la suite de conflits avec l’autorité. De la même façon que Renée Ballard (avec qui d’ailleurs il collabore), Stilwell demeure un clone du personnage archétypal de Harry Bosch: l’enquêteur obstiné, rebelle, procédural, avec un soupçon d’intuition originale.

Aucun des nombreux personnages n’est décrit physiquement. Ils se réduisent le plus souvent à des noms. Ils représentent en fait des pions dans le jeu de l’aventure ou de l’enquête. Le point de vue est celui de Stilwell. Parfois, il éprouve des émotions, regrets, peur, douleur, mais ça reste fugace. Le style est d’une simplicité toute efficace. Pas de phrases ou d’expressions compliquées, des phrases courtes, la description de l’action, encore et toujours, sans pause méditative. Aucune métaphore. Les dialogues sont vifs et prennent beaucoup de place, dans un anglais franc, dur, garni de grossièretés ou d’invectives.

Ce qui n’enlève rien aux qualités de constructeur du romancier. Ironwood contient au moins quatre trames narratices distinctes, réflétant le quotidien d’un policier. Chacune des quatre trames est menée à terme, mais on reste encore une fois devant le vide quant aux motivations d’un tueur en série qui choisit commodément de se suicider avant de révéler pourquoi il agit.

Au centre des enjeux, toujours l’argent et le pouvoir. Je commence à penser que cette aridité grandissante dans le style de Connelly est voulue ou découle de l’évolution même de la société de nos voisins du sud. Sous ces policiers à peine esquissés, sous ces méchants monolythiques, derrière ces relations heurtées entre les protagonistes se cache peut-être le vide de l’âme américaine contemporaine, cette descente aux enfers incarnée et provoquée par Donald J. Trump.

Évidemment l’âme américaine n’est pas vide. Mais où se réfugie-t-elle? Connelly montre, décrit, mais ne prend pas parti, contrairement à un S.A. Cosby chez qui la description de la violence témoigne d’une recherche de justice sociale. Connelly, ce journaliste devenu écrivain, veut peut-être se montrer objectif. Il me reste l’impression qu’il ne dit pas tout, qu’il ne veut pas tout dire et qu’il demeure malheureusement, malgré son immense talent, prisonnier de son aridité.

Ce qui ne m’empêchera pas, probablement, de lire un de ses prochains livres. Chaque fois, le lecteur espère retrouver la magie tandis que l’écrivain étudie l’intrigue. Mais après plus de quarante romans, peut-on recréer le charme de La blonde en béton ou du Poète? Ce n’est pas facile si on s’accroche à une recette qui fonctionne.


Huit ans plus tard, la retraite de docteur Lemieux

13 juillet 2026

«Le 13 juillet, plus précisément. Contrairement à mon habitude, je me rendrai au travail en autobus. Après ma journée de travail, je quitterai l’Institut par l’avant, par la grande porte, sous la tour de neuf étages. Je choisirai mon heure, quinze heures, avant la cohue. Je remettrai mon téléavertisseur à la réceptionniste, mais je garderai les clefs en gage. Il fera beau. Je descendrai la douzaine de marches de pierre, contournerai la statue de Saint-Michel-Archange terrassant le dragon, marcherai lentement le long de l’allée centrale, entre les érables et les faux-trembles. Je serai léger, je ne porterai presque rien, mon petit sac avec mon ordinateur et mon stéthoscope. Au bas de cet escalier, au bout de cette allée, au-delà de ce muret de pierre, existera l’espace du jeu. J’irai à gauche, ou à droite, là où mes pas me porteront.»

C’est par ces mots que s’achève Une sentinelle sur le rempart, un récit autobiographique (le seul) paru en 2018. Le 13 juillet de cet été-là, c’était un vendredi, je quittais définitivement mon poste d’omnipraticien à l’Institut universaire de santé mentale de Québec, autrefois le CH Robert-Giffard, bien avant encore l’hôpital Saint-Michel-Archange. J’avais alors soixante-quatre ans. Je pratiquais la médecine, aux Îles-de-la-Madeleine puis à cet institut de santé mentale, depuis trente-huit ans. J’avais voulu prendre cette retraite l’année précédente, mais il y avait d’autres départs, un manque d’effectifs, et j’avais choisi de faire un autre tour de roue, d’autant plus que j’étais chef d’un département de médecine générale réduit à une peau de chagrin.

Je n’écris pas ces mots pour jouer au héros ou attirer une quelconque reconnaissance. En restant en poste, je ne faisais guère plus que ce que faisaient mes collègues, femmes et hommes, en s’acquittant de leur tâche. Il demeure que paradoxalement cette dernière année de pratique, 2017-2018, fut probablement la plus lourde de ma carrière. Les gardes, les tournées interminables, les problèmes kafkaïens engendrés par la réforme Barrette de 2015 s’additionnaient de semaines en semaines, si bien que la sortie du tunnel, d’abord prévue en mai, avait été reportée ce vendredi 13 juillet, après plus de quatorze jours de garde sur appel en continu.

J’étais médecin, mais aussi écrivain. Je vivais en double depuis 1991, plus intensément depuis 2009. J’avais publié en 2017 Les Clefs du silence, le cinquième Surprenant, mais en cette dernière année de pratique, je n’avais plus l’énergie d’entreprendre une œuvre de fiction. C’est ainsi qu’est né ce projet de retour sur mon parcours de médecin. Je n’avais pas à inventer, seulement à me souvenir et à raconter. Je pouvais écrire par petits bouts, quelques paragraphes par jour, parfois à la maison, parfois dans la chambre de garde où je passais beaucoup de temps.

En exergue, j’ai choisi ces vers de Gaston Miron:

J’ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant / il y a longtemps que je ne m’étais pas revu / me voici en moi comme un homme dans une maison / qui s’est faite en son absence

J’ai emprunté le titre, cette image de la sentinelle sur le rempart, métaphore du médecin de garde, à Citadelle de Saint-Exupéry.

Sans que je le choisisse consciemment s’est imposée une structure binaire, les souvenirs de mon parcours enchâssés entre des épisodes de ma vie quotidienne de médecin, le tout en petites touches correspondant à mes séances d’écriture volées à mon horaire de docteur.

Ce livre, comme n’importe quel autre, répondait à un besoin: faire le bilan, le tour du bloc, me permettre peut-être de quitter, comme un serpent sa vieille peau, cet avatar tenace, docteur Lemieux, qui tenait tant de place dans ma vie. Tout y passait, de mon enfance à Iberville à mes premiers contacts avec la médecine, à mes années de collège puis d’université puis d’internat, à mon installation aux Îles-de-la-Madeleine en 1980 jusqu’au quart de siècle passé à assurer des soins physiques aux patients hospitalisés en psychiatrie. Il s’agissait de démystifier ce docteur Lemieux, d’explorer ses sentiments et ses doutes quotidiens, de mettre à jour son sentiment d’être un imposteur pour retrouver le regard naïf mais décidé de l’enfant de trois ans qui découpait des rideaux pour voir dehors.

Ce personnage de médecin était aimé, respecté et meublait ma vie même si je publiais des livres. Après les premières semaines de liberté, ces vacances prolongées, l’automne a apporté, c’était attendu, un sentiment de vide. Qu’était Jean Lemieux sans docteur Lemieux? J’avais toujours un permis de pratique, je payais toujours des assurances professionnelles, je pouvais toujours, comme tant de mes collègues, reprendre du service, à temps partiel, et retrouver le confort de mon personnage.

Fin mars 2019 se profilait une échéance, celle du renouvellement du permis de pratique auprès du Collège des Médecins. Il y avait des coûts, assurément, aussi la nécessité de tenir mes connaissances à jour. Il y avait surtout un seuil psychologique. Fin-mars 2019, je me trouvais en voyage à Valence, en Espagne. L’échéance approchait. J’ai alors pris une feuille de papier, une règle graduée et j’ai tracé une ligne avec une légende en années, de la naissance à 85 ans, limite où j’estimais que je serais ou mort ou plus très en forme. L’espace réservé à l’étude puis à la pratique de la médecine occupait la meilleure partie de cette ligne d’existence, de 20 à 64 ans. Quarante-quatre ans, c’était suffisant. Il restait à Jean Lemieux vingt ans pour vivre sa vie d’écrivain ou d’homme tout court. J’ai rempli le formulaire du Collège, ai pesé sur «Envoyer». Moins d’une minute plus tard, un courriel m’apprenait que j’étais radié.

Je ne l’ai jamais regretté, sauf parfois quand j’aurais voulu dépanner un proche par une prescription. Autant j’ai aimé être médecin, autant je suis conscient de toutes les expériences et les opportunités que cette vie m’a permises, autant je me demande aujourd’hui comment j’ai fait pour supporter le stress et les responsabilités qui y sont associées. Je reste très attaché à cette Sentinelle sur le rempart. J’y retrouve l’humble passager de ce voyage abracadabrant qui m’a mené aux limites de moi-même.