Je termine Ironwood, le dernier Michael Connelly avec une perplexité qui ressemble tout à fait à celle qui m’habitait il y a trois ans après Desert Star. L’intrigue est finement ciselée, la rigueur procédurale relève d’une documentation exhaustive et d’une connaissance approfondie de l’univers judiciaire, les sujets et les thématiques abordés reflètent la société américaine actuelle, mais le tout manque curieusement de profondeur.
J’ai relu mon article de juin 2023 et je ne veux pas me répéter. Le nouveau personnage de Stilwell, ce détective en charge de la police de l’île de Catalina, en face de Los Angeles, fait sa deuxième apparition dans l’univers de Connelly. Il est en couple avec une certaine Tosh, dont on ne sait rien sinon qu’elle est chef de l’activité portuaire. De Stilwell, on comprend qu’il n’a pas d’enfants, est dans la quarantaine et a été affectée à Catalina à la suite de conflits avec l’autorité. De la même façon que Renée Ballard (avec qui d’ailleurs il collabore), Stilwell demeure un clone du personnage archétypal de Harry Bosch: l’enquêteur obstiné, rebelle, procédural, avec un soupçon d’intuition originale.
Aucun des nombreux personnages n’est décrit physiquement. Ils se réduisent le plus souvent à des noms. Ils représentent en fait des pions dans le jeu de l’aventure ou de l’enquête. Le point de vue est celui de Stilwell. Parfois, il éprouve des émotions, regrets, peur, douleur, mais ça reste fugace. Le style est d’une simplicité toute efficace. Pas de phrases ou d’expressions compliquées, des phrases courtes, la description de l’action, encore et toujours, sans pause méditative. Aucune métaphore. Les dialogues sont vifs et prennent beaucoup de place, dans un anglais franc, dur, garni de grossièretés ou d’invectives.
Ce qui n’enlève rien aux qualités de constructeur du romancier. Ironwood contient au moins quatre trames narratices distinctes, réflétant le quotidien d’un policier. Chacune des quatre trames est menée à terme, mais on reste encore une fois devant le vide quant aux motivations d’un tueur en série qui choisit commodément de se suicider avant de révéler pourquoi il agit.
Au centre des enjeux, toujours l’argent et le pouvoir. Je commence à penser que cette aridité grandissante dans le style de Connelly est voulue ou découle de l’évolution même de la société de nos voisins du sud. Sous ces policiers à peine esquissés, sous ces méchants monolythiques, derrière ces relations heurtées entre les protagonistes se cache peut-être le vide de l’âme américaine contemporaine, cette descente aux enfers incarnée et provoquée par Donald J. Trump.
Évidemment l’âme américaine n’est pas vide. Mais où se réfugie-t-elle? Connelly montre, décrit, mais ne prend pas parti, contrairement à un S.A. Cosby chez qui la description de la violence témoigne d’une recherche de justice sociale. Connelly, ce journaliste devenu écrivain, veut peut-être se montrer objectif. Il me reste l’impression qu’il ne dit pas tout, qu’il ne veut pas tout dire et qu’il demeure malheureusement, malgré son immense talent, prisonnier de son aridité.
Ce qui ne m’empêchera pas, probablement, de lire un de ses prochains livres. Chaque fois, le lecteur espère retrouver la magie tandis que l’écrivain étudie l’intrigue. Mais après plus de quarante romans, peut-on recréer le charme de La blonde en béton ou du Poète? Ce n’est pas facile si on s’accroche à une recette qui fonctionne.