Michael Connelly ou le vide de l’âme américaine

30 juillet 2026

Je termine Ironwood, le dernier Michael Connelly avec une perplexité qui ressemble tout à fait à celle qui m’habitait il y a trois ans après Desert Star. L’intrigue est finement ciselée, la rigueur procédurale relève d’une documentation exhaustive et d’une connaissance approfondie de l’univers judiciaire, les sujets et les thématiques abordés reflètent la société américaine actuelle, mais le tout manque curieusement de profondeur.

J’ai relu mon article de juin 2023 et je ne veux pas me répéter. Le nouveau personnage de Stilwell, ce détective en charge de la police de l’île de Catalina, en face de Los Angeles, fait sa deuxième apparition dans l’univers de Connelly. Il est en couple avec une certaine Tosh, dont on ne sait rien sinon qu’elle est chef de l’activité portuaire. De Stilwell, on comprend qu’il n’a pas d’enfants, est dans la quarantaine et a été affectée à Catalina à la suite de conflits avec l’autorité. De la même façon que Renée Ballard (avec qui d’ailleurs il collabore), Stilwell demeure un clone du personnage archétypal de Harry Bosch: l’enquêteur obstiné, rebelle, procédural, avec un soupçon d’intuition originale.

Aucun des nombreux personnages n’est décrit physiquement. Ils se réduisent le plus souvent à des noms. Ils représentent en fait des pions dans le jeu de l’aventure ou de l’enquête. Le point de vue est celui de Stilwell. Parfois, il éprouve des émotions, regrets, peur, douleur, mais ça reste fugace. Le style est d’une simplicité toute efficace. Pas de phrases ou d’expressions compliquées, des phrases courtes, la description de l’action, encore et toujours, sans pause méditative. Aucune métaphore. Les dialogues sont vifs et prennent beaucoup de place, dans un anglais franc, dur, garni de grossièretés ou d’invectives.

Ce qui n’enlève rien aux qualités de constructeur du romancier. Ironwood contient au moins quatre trames narratices distinctes, réflétant le quotidien d’un policier. Chacune des quatre trames est menée à terme, mais on reste encore une fois devant le vide quant aux motivations d’un tueur en série qui choisit commodément de se suicider avant de révéler pourquoi il agit.

Au centre des enjeux, toujours l’argent et le pouvoir. Je commence à penser que cette aridité grandissante dans le style de Connelly est voulue ou découle de l’évolution même de la société de nos voisins du sud. Sous ces policiers à peine esquissés, sous ces méchants monolythiques, derrière ces relations heurtées entre les protagonistes se cache peut-être le vide de l’âme américaine contemporaine, cette descente aux enfers incarnée et provoquée par Donald J. Trump.

Évidemment l’âme américaine n’est pas vide. Mais où se réfugie-t-elle? Connelly montre, décrit, mais ne prend pas parti, contrairement à un S.A. Cosby chez qui la description de la violence témoigne d’une recherche de justice sociale. Connelly, ce journaliste devenu écrivain, veut peut-être se montrer objectif. Il me reste l’impression qu’il ne dit pas tout, qu’il ne veut pas tout dire et qu’il demeure malheureusement, malgré son immense talent, prisonnier de son aridité.

Ce qui ne m’empêchera pas, probablement, de lire un de ses prochains livres. Chaque fois, le lecteur espère retrouver la magie tandis que l’écrivain étudie l’intrigue. Mais après plus de quarante romans, peut-on recréer le charme de La blonde en béton ou du Poète? Ce n’est pas facile si on s’accroche à une recette qui fonctionne.


Mankell, Wallander et Surprenant

20 juin 2026

J’ai toujours été un lecteur éclectique, variant la littérature dite sérieuse avec celle dite de genre. Pour des raisons que j’ignore, je suis peu attiré par la science-fiction. Enfant et adolescent, j’ai été introduit aux livres par la bande dessinée et les récits de guerre et d’aventure, notamment Tintin, Bob Morane et Arsène Lupin. À partir de l’âge de quinze ans, je me suis aventuré dans les auteurs classiques, français, anglais, américains, russes, tout en restant drogué aux polars.

Parmi ceux-ci, après l’inévitable passage par Conan Doyle, Edgar Poe, Agatha Christie, Chandler, Hammett, je me suis plongé, jeune adulte, dans les maîtres contemporains. Il y avait Japrisot, il y avait ce jeune loup qu’était à l’époque Michael Connelly, il y avait cette dame anglaise dont j’enviais l’élégance du style, P.D. James, il y avait aussi le maître suédois qu’est devenu au fil des ans Henning Mankell.

Je crois avoir lu tous ses polars. J’ai lu aussi plusieurs de ses romans, dont les excellents Profondeurs et Les chaussures italiennes. Dans les années 1990, la suite de polars mettant en scène l’enquêteur d’Istad, Kurt Wallander, est devenue un succès universel. Elle ne réinventait pas le genre, mais cristallisait son héros en une sorte de Maigret nordique, en plus obstiné et taciturne. À la fin d’un des derniers de la série, Une main encombrante, en 2012, après avoir spécifié qu’il ne publierait plus d’autres Wallander, Mankell revient sur la création de son personnage récurrent, aussi sur leur relation longue et, il faut le dire, malaisée.

«Dès le début de ma promenade printanière dans les champs autour de chez moi, je m’étais dit que j’allais créer un personnage qui me ressemblerait, et ressemblerait aussi au lecteur. Quelqu’un qui évoluerait sans cesse, mentalement et physiquement.»

«Il existe d’autres raisons qui font que Kurt Wallander a touché tant de lecteurs. Mais son aptitude au changement, voilà ce qui me paraît essentiel. C’est très simple, au fond: je ne peux écrire que des livres que j’ai moi-même envie de lire. Un livre où je saurais déjà, au bout d’un chapitre, tout ce qu’il y a à savoir sur le personnage principal, où je comprendrais qu’il ne va rien lui arriver d’important au cours des cent ou mille prochaines pages, c’est un livre que je n’ai pas envie de lire.»

En lisant hier Une main encombrante, paru il y a plus de vingt ans, peu de temps avant le décès de Mankell d’un cancer à l’âge de 67 ans, je pensais curieusement que Kurt Wallander me paraît aujourd’hui assez peu capable de changement. Son père qui peignait toujours des coqs de bruyère est décédé. Sa fille Linda vit avec lui et travaille dans la police, mais leur relation est, comme toujours, tendue. Il est séparé de son épouse depuis longtemps, n’est pas en bons termes avec elle, ne cherche pas à rencontrer quelqu’un d’autre. Il pense plutôt à trouver une nouvelle maison et à adopter un chien. Partout éclate sa fatigue, couplée à sa proverbiale opiniâtreté. En un mot, Wallander, à la fin de sa carrière d’enquêteur, est un grincheux auquel il est difficile de s’attacher. Ce n’est pas une critique. C’est plutôt l’évolution d’un personnage dont son créateur, aux prises avec la maladie et père d’une œuvre diversifiée, souhaitait peut-être se débarrasser. D’ailleurs, à la fin de L’Homme inquiet, le dernier tome de la série, Wallander commence à souffrir d’une maladie cognitive, comme si Mankell voulait s’assurer qu’il ne revienne pas.

Mankell, grand écrivain, a réussi à rendre inoubliable un personnage ordinaire, aigri et sombre, qui ne fait à peu près jamais preuve de fantaisie. J’essaie d’imaginer une situation où j’irais prendre un verre avec Wallander. Serait-il aimable ou même accessible? Peut-être couperait-il court à la rencontre au bout de dix minutes pour aller réfléchir à son enquête dans son bureau ou à son appartement de Mariagatan qui n’est jamais décrit?

J’ai créé le personnage d’André Surprenant un matin d’automne 2002. Ça s’est fait en quelques minutes.

«Le vendredi 19, le sergent-détective André Surprenant se leva tôt, fit deux fois le tour du Gros-Cap à bicyclette, déjeuna avec appétit et se présenta au poste de la Sûreté avant huit heures. Grand, mince, la démarche souple et le cheveu de jais, il se faisait régulièrement demander s’il avait du sang indien.»

Je ne savais pas encore que je commençais une série, mais je doutais ou j’espérais que ça puisse être le cas. Aussi lui ai-je donné une enfance et des goûts qui ressemblaient un peu aux miens. J’avançais instinctivement, mais les puissants modèles, Wallander, Dalgleish (P.D. James), Brunetti (Donna Leon), Maigret, Bosch (Connelly), étaient là, comme une tablée d’oncles disparates. D’emblée, j’ai eu l’envie de singulariser quelque peu Surprenant en le dotant d’un esprit plus intuitif que méthodique, un caractère un peu rebelle, ainsi qu’une âme fragile et sensible. Surprenant joue du piano, écoute de la musique classique, s’attache au sens caché des mots et des paroles de chanson, éprouve de l’empathie pour les victimes, même pour les meurtriers. Il joue au hockey dans une ligue de garage, ça servira. Enfin, Surprenant est un amoureux partagé entre la mère de ses deux enfants et cette Geneviève Savoie monoparentale qui est sous ses ordres.

Pourquoi ressusciter Wallander ce matin? Je relis régulièrement des classiques du genre, du Faucon maltais de Hammet à Sea of troubles de Donna Leon aux Morts de la Saint-Jean de Mankell au Chien des Baskerville de Conan Doyle. Je le fais souvent avant de m’attaquer à un nouveau polar. Nihil novum sub sole. Les styles et les intrigues s’articulent autour de schémas millénaires. Il y a aussi Homère, Sophocle et Shakespeare. Mon Surprenant né en 1961 à Iberville est un personnage qui évolue. Le dernier livre le montre à 54 ans, un genou fragile, plus aussi mince, mais toujours amoureux de sa Geneviève, touché par le sort des migrants et des femmes exposées à la violence domestique. Où s’en va-t-il? Que deviendra-t-il? La machine est en marche. Je m’éveille le matin au milieu d’idées dérivant sur des rêves.

En pensant à Mankell et à P.D. James, mes maîtres d’il y a trente ans dont les étoiles diminuent, il me vient aussi cette pensée: les livres s’apparentent à la chanson, cet art évanescent qui meuble notre quotidien mais qui s’inscrit peu dans la durée. Pour une mélodie qui est reprise et qui résiste à deux ou trois décennies, combien de milliers d’autres sombrent dans l’oubli? Combien de ces personnages de roman, ces ombres chatoyantes que chaque lecteur échafaude en solo dans sa tête, s’incrusteront dans la psyché populaire?

Très, très peu. C’est pire que les spermatozoïdes. Alors chapeau et merci, monsieur Mankell. Votre minimaliste Kurt Wallander obstiné et grognon parcourt toujours la Scanie en cherchant la clé de l’énigme.


Le soleil andalou et le cœur espagnol

3 Mai 2026

Je marchais l’autre jour dans les rues de Grenade, dans ce quartier de l’Albaicin où bat le vieux coeur maure de la ville, en cherchant, comme Brassens ou Charlebois dans «Limoilou» ou encore Lelièvre dans «Tombouctou», des rimes en «lou».

Limoilou, Marilou, loup, jaloux, Milou si on a fréquenté Tintin, loue du verbe louer, sous-loue quand on part en voyage, filou, zoulou, il n’y en a pas des tonnes. Mais andalou est le plus chic et le plus évocateur quand on est né en 1954 à Iberville. Pour l’adolescent qui fréquentait le Séminaire de Saint-Jean, «andalou» référait à ces classiques: le flamenco, les belles femmes sombres et provocantes, le rouge, la corrida, la sangria, la guitare, le spectre de la Guerre civile, Hemingway chaud à Pampelune, plus tard ce restaurant étrange sur l’avenue du Parc, décoré de rideaux à pompons, où je me suis initié, avec ma blonde du temps, à ce délice inédit, la paella (qui vient plutôt de Valence).

Malaga, Grenade, El Gastor, Ronda, me voici à Séville, capitale de l’Andalousie. La ville demeure mystérieuse, vivante et charmante, lovée autour de son noyau arabe et de sa cathédrale monumentale surmontée de la Giralda. Le tout est certainement touristique, mais aussi bon enfant. Les rues demeurent essentiellement animés par des Sévillans et de belles et sombres Sévillanes qui me ramènent illico à la Carmen de Bizet et aux remparts que j’ai encore évoqués dans le dernier Surprenant.

Début mai, le soleil, le si implacable soleil qui ferme tous les volets l’après-midi, est déjà au rendez-vous, mais sous ses atours printaniers. Je n’ai aucune autorité pour discuter de l’âme espagnole, mais pour moi, elle a toujours été associée à une certaine véhémence, mélange de rigueur, de passion et de cruauté. Ce que j’observe aujourd’hui, c’est la belle amabilité, le cœur, d’Européens beaucoup plus tolérants et souples que dans mes imaginations d’adolescent. À tel point que m’est venue, sous le soleil andalou et au milieu du désastre provoqué par le Bouffon Orange, cette pensée: l’Europe est le dernier espoir du monde.

Andalou rime aussi, pas parfaitement, avec doux.


Belle recension de Norbert Spehner sur le site «Huis clos»

19 avril 2026

Dans l’univers du polar québécois et de l’Amérique française, Norbert Spehner n’a plus besoin de présentation. Depuis plus de trente ans, il recense, répertorie, dissèque, analyse l’évolution de la littérature policière et fantastique d’ici, avec une constance et un zèle exemplaires. Norbert, comme chacun l’appelle familièrement, n’est pas un lecteur complaisant. Il met parfois en scène son avatar, le pinailleur, qui ramène gentiment, comme un chien de berger, ses ouailles aux bases de la narration efficace et élégante.

Nous lui devons entre autres Le Détectionnaire paru en 2016, véritable bible des personnages composant l’imaginaire policier d’ici.

Voici sa récente recension de Un monde sans dieux.

«LE CAS DU PRÊTRE ASSASSINÉ:

UNE ENQUÊTE DU SERGENT-DÉTECTIVE SURPRENANT

En 1991, alors que je faisais mes recherches qui devaient aboutir avec la publication du premier tome de la série « Le roman policier en Amérique française », j’ai découvert « La lune rouge », premier polar de Jean Lemieux. En ce début des années 90, dans le désert relatif de la production policière de l’époque (si on compare à aujourdhui), alors que le genre avait encore du mal à s’imposer dans un univers d’éditeurs réticents, j’ai été impressionné par la qualité de ce récit captivant dont l’action se passe aux îles de la Madeleine. Deux femmes ont été assassinées et le docteur (tiens donc…) François Robidoux mène l’enquête. Il faudra attendre 2003 pour que paraisse « On finit toujours par payer », la première enquête d’André Surprenant, dont l’action se passe aussi aux Îles. Depuis, j’ai lu tous les romans de cette excellente série, dont ce neuvième volet, « Un monde sans Dieux » qui vient de paraître.

Le meurtre d’un prêtre, le 8 novembre 2015, est le point de départ de cette intrigue dont l’action se passe principalement à Montréal, avec des visites de témoins à Chambly, Rivière-des-Prairies, et des liens avec la Colombie, pays d’origine de la victime.

Qui a assassiné le père Francisco Bernal, alias Père Paco, l’ami des défavorisés du sud-est de Montréal, et dont le cadavre, lardé de coups de couteau, a été retrouvé derrière l’église Notre-Dame-de-Guadalupe ? Qui pouvait bien en vouloir à cet homme engagé, grand défenseur des prostituées, des itinérants et des travailleurs saisonniers exploités par des employeurs sans scrupules ?

En fouillant le passé du « prêtre en bicycle » , l’enquêteur et ses collègues découvrent qu’il avait été journaliste en Colombie,, qu’il enquêtait sur les cartels et qu’en représailles, ces derniers avaient enlevé et probablement exécuté son épouse Dolores ! Cette tragédie a eu deux conséquences: sa fuite au Canada et sa vocation de prêtre. Mais il y a plus…Il fréquentait Jessica, une libraire de Chambly et s’apprêtait à défroquer pour vivre avec elle ! Deux hommes s’objectaient vivement à cette relation: le frère de Jessica, un hommme brutal et sans scrupules, qui pratique l’exploitation éhontée de migrants, et son ex-mari, un type vindicatif et jaloux. Les deux hommes deviennent des suspects potentiels !

Mais Surprenant et son équipe ne sont pas au bout de leurs peines, car une jeune prostituée mexicaine, une protégée de la victime, disparaît, ce qui met un caïd local, chef des Bleus, trafiquant de drogue et tenancier de bordel, dans la ligne de mire des policiers ! De plus, un cas de corruption au sein du groupe de flics, et le meurtre du ripou concerné viennent compliquer leur tâche.

Sans être un thriller haletant, avec fusillades, poursuites et tout le boum boum pas toujours intéressant, « Un monde sans dieux » (plus relax) est plutôt un modèle exemplaire et captivant de roman policier de procédure policière dont les héros ne sont ni des Sherlock Holmes ni des Harry Callahan*, mais des professionnels qui agissent méthodiquement, patiemment, selon les règles du genre: examen minutieux des scènes de crime (où Surprenant éprouve une curieuse impression de déjà vu *), autopsie, interrogatoires de témoins et de suspects, etc…Avec en prime, un dénouement crédible et satisfaisant.

Les personnages sont « réels » et bien typés, pas des clichés sur patte. Ils évoluent dans un contexte réaliste, et mènent leurs investigations sans abus de technologie miracle ! L’auteur en profite aussi pour évoquer quelques maux de notre époque troublée, « ce monde sans dieux » qui hante les personnages: trafic de drogue et d’êtres humains, itinérance et misère humaine dans les grandes villes, problèmes d’intégration et exploitation des immigrants, etc…

Un autre bon roman de cette série qui a été adaptée à la télé en 2023 par Yannick Savard et écrite par Marie-Ève Bourassa et Maureen Martineau.

UN MONDE SANS DIEUX, de Jean Lemieux, Montréal, Québec Amérique, 2026, 304 pages.

note 9/10

Harry Callahan : flic incarné par Clint Eastwood, du genre qui tire d’abord et qui cause (peu) ensuite !

LE COIN DU PINAILLEUR:

Petite coquetterie littéraire: L’impression de déjà vu que l’enquêteur ressent, notamment sur la première scène de crime, est reliée à un épisode de « Chronique d’une mort annoncée », de Gabriel Garcia Marquez qui semble être un des romans favoris de Surprenant (et celui de Lemieux ?). Mais le lien avec l’intrigue, quoique souvent évoqué, va s’avérer plutôt ténu et un peu décevant…»


John Banville, un écrivain irlandais à la prose somptueuse

4 septembre 2025

Comme probablement la majorité des Québécois, j’ai d’abord connu l’Irlande par sa musique. JIgs, reels et slipjigs se sont mariés, au cours des siècles, avec les vieux airs français pour former la base de la musique traditionnelle québécoise. Quand je me suis vraiment intéressé à notre part irlandaise, j’ai bien sûr noté l’apport migratoire, ces dizaines de milliers d’immigrants catholiques issus des famines qui se sont fondus avec la majorité «canadienne» au dix-neuvième siècle. J’ai aussi pris conscience de notre parenté politico-culturelle. Nos voisins de l’autre côté de l’Atlantique nord ont eux aussi été conquis par la Grande-Bretagne. Les destins du Québec et de l’Irlande sont pourtant très différents. Les Irlandais ont acquis leur indépendance en 1921, mais ils vivent surtout en anglais. Les Québécois vivent à l’intérieur du Canada, mais la majorité francophone parle (encore) sa langue.

Bien plus tard, j’ai visité l’Irlande et commencé à fréquenter leurs écrivains. La littérature iralndaise est extraordinairement riche et vivante. Il est possible que, per capita, aucun autre pays n’ait produit autant de grands écrivains. Joyce, Beckett, Yeats, Heaney appartiennent au passé. Claire Keegan, Colm Toibin, Sally Rooney, Roddy Doyle, Paul Lynch (entre autres) animent une littérature de très haut niveau.

Parmi eux, John Banville, né en 1945 à Wexford, est un auteur important. Récompensé par le Booker Prize pour The Sea en 2005, il a aussi été récompensé par le Prix Kafka et le Prix Princesse des Asturies. Il a aussi écrit, d’abord sous le pseudonyme de Benjamin Black, maintenant sous son nom, une série de romans policiers. C’est par ceux-ci que l’auteur de polars que je suis l’a abordé. Banville, qui a des côtés polémistes, qualifie le roman policier de cheap fiction. Le moins que l’on puisse dire est qu’il apporte un très grand soin et un très grand talent à celle-ci.

Banville se démarque dès l’abord par son style à la fois précis et somptueux. Il est rare que ces deux adjectifs soient accolés. Banville est un perfectionniste. Chaque description est fouillée, évocatrice, imagée. Les dialogues sont profonds, astucieux. Les personnages sont complexes, attachants. La série de policiers mettant en vedette le pathologiste Quirke est campée dans les années 50, avant la télévision, l’Internet et les avancées scientifiques de la police. Ces romans, magnifiquement écrits, pourraient être présentés comme du Siménon ou de l’Agatha Christie sous stéroïdes. Il s’agit, spécialement dans la langue originale, d’un anglais exigeant, impossible à déchiffrer complètement sans dictionnaire. J’ai lu qu’il s’agissait d’hyberno-english. En tout cas, ce n’est pas facile, mais ça se goûte et s’apprivoise.

J’ai maintenant l’intention de commander et de lire The Sea.


Le fichier-maître et le clan Surprenant

27 février 2025

Le dernier Surprenant paru en octobre dernier, L’Affaire des Montants, était le huitième. J’élabore actuellement l’intrigue du neuvième. Pour ce faire, je mets à jour un fichier-maître, sorte de tableau de bord sur lequel j’inscris l’essentiel des données relatives aux multiples personnages de la série et aussi de mes autres romans.

Ce fichier Word compte plus de 130 entrées. Nom, prénom, date de naissance, attributs caractéristiques, traits physiques, occupation, rôle dans les différents romans sont compilés de façon succincte de façon à me démêler et surtout à éviter les invraisemblances, la trame des différents Surprenant respectant une chronologie greffée sur des faits socio-politiques réels.

Ainsi, avant de m’atteler au prochain livre, dont l’action devrait se situer à Montréal quelque part en 2015, je dois remettre à jour mon disque dur mental, relire par exemple Nos meilleurs amis sont les morts, pour me remettre en mémoire les derniers événements dans le clan Surprenant.

Parce qu’il faut bien employer le mot clan. Dès On finit toujours par payer, j’ai utilisé la double intrigue: d’un côté l’enquête policière ponctuelle, avec des références au passé; de l’autre la famille du personnage central, André Surprenant, sa conjointe, son ex, ses beaux-parents, ses trois enfants, dont une fille issue d’un amour d’un soir, les conjoints de ces derniers, un petit-fils, sans compter sa famille d’Iberville, ses parents, ses oncles, son frère. La saga s’étalant désormais sur plus de seize ans, ça fait du monde, beaucoup de monde, qui suffirait à eux seuls à meubler une télésérie.

Pour mémoire, voici l’essentiel du clan Surprenant en décembre 2014, dernier moment évoqué dans L’Affaire des Montants.

Habitent avenue de L’Épée à Outremont dans la maison héritée de l’oncle architecte Roger Surprenant:

  • André Surprenant, 53 ans, sergent-détective au SPVM
  • Geneviève Savoie, 43 ans, enquêtrice à la SQ
  • William Leduc, 20 ans, fils d’une première union de Geneviève
  • Olivier Leduc, 18 ans, fils d’une première union de Geneviève
  • (de façon intermittente) Émilie Normandeau-Nguyen, 20 ans, blonde plus ou moins steady de William

Enfants Surprenant (vivent à Montréal ou autour):

  • Maude Surprenant, 29 ans, professeur de lettres, vit avec son chum Julien Massicotte et leur fils de 5 ans, Paul.
  • Félix Surprenant, 28 ans, fricoteux dans l’informatique et la comptabilité, dont la blonde Sabrina «Bouba» Stottlemyre, consultante en événementiel, revient d’un break sabbatique en Asie.
  • Laurie Leblanc, 26 ans, policière au SPVM, et sa blonde Inge Feuerbach, dont le champ d’activité est à déterminer.

Clan Chiodini:

  • Maria Chiodini, 51 ans, première conjointe de Surprenant et mère de ses deux premiers enfants, vit en Toscane.
  • Giannina Chiodini, née Bosselli, 81 ans, mère de Maria, vit rue Dante avec
  • Guiseppe Chiodini, 82 ans, père de Maria.
  • les jumeaux Marco et Mario Chiodini, 49 ans, entrepreneurs en construction.

Famille Surprenant (Iberville)

  • Nicole Goyette, 79 ans, mère de Surprenant, lutte contre un cancer du rein grade IV.
  • Maurice Surprenant, 77 ans, père prodigue de Surprenant, ancien livreur de bière, ex-roadie psychédélique recyclé dans l’autofiction.
  • Jacques Surprenant, 51 ans, frère cadet de Surprenant, livreur de poulet Cocorico Express.
  • Marcel Surprenant, 81 ans, oncle de Surprenant, vieux garçon vivant dans un chalet près de la rivière-à-Barbottes.

Satellites

  • Louise Lachapelle, 69 ans, mère de Geneviève, problèmes cognitifs, vit à Laval.

Je compte donc, sans entrer dans l’équipe des crimes majeurs du SPVM, 22 personnages. Comment les évoquer, leur donner vie sans qu’ils prennent trop de place dans un polar centré sur l’action? Essentiellement en oscultant la majorité pour donner des rôles mineurs dans l’intrigue à certains d’entre eux.

Maintenant, qu’est-il survenu, pendant ces quelques mois, au sein de l’escouade de Surprenant?


«L’Affaire des Montants» dans le journal de Montréal

26 novembre 2024

Le 23 novembre dans le cahier week-end du Journal de Montréal, Josée Boileau a publié une excellente critique du dernier Surprenant, L’Affaire des Montants.

«QUI A OSÉ TUER UNE FILLE DES ÎLES?

Le détective André Surprenant, ce familier des Îles-de-la-Madeleine, y retourne en plein hiver pour enquêter sur un meurtre dont chacun s’étonne et pour lequel les soupçons s’éparpillent.

Il y a maintenant plus de vingt ans que Jean Lemieux, à la fois médecin et romancier prolifique, nous fait suivre les pas d’André Surprenant. On a connu le policier aux Îles-de-la-Madeleine, où il travaillait pour la Sûreté du Québec. Depuis quelques romans, on le retrouve au service de police de la ville de Montréal.

Avec L’Affaire des Montants, Lemieux réconcilie le présent et le passé du policier. Il l’avait déjà fait dans le précédent, Les Demoiselles de Havre-Aubert, mais c’était un concours de circonstances: Surprenant avait contribué à une enquête aux Îles parce qu’il s’y trouvait en vacances estivales.

Cette fois, le policier se déplace dans le but précis d’enquêter sur un meurtre. Et on est loin du soleil: c’est décembre, il fait froid, il vente ferme et Noël est dans quelques jours. Or, Surprenant a juré à sa chère Geneviève qu’il sera de retour à temps pour la fête.

C’est un défi, car le crime est particulier. La victime est une fille des Îles, mère d’adolescents, éleveuse de moutons, assassinée alors qu’elle promenait son chien dans le chemin des Montants. L’animal a été aussi abattu. Et l’arme était munie d’un silencieux.

Florence Turbide est par ailleurs la belle-fille d’un vieil ami de Surprenant – c’est même à sa demande que celui-ci accepte de se mêler de l’enquête. Le SPVM n’y fait pas objection, car il semble y avoir des liens avec la mafia montréalaise.

De même, la jeune Olivia Mansour, de la SQ des Îles, comprend rapidement l’intérêt d’avoir un policier aguerri à ses côtés.

Il faut dire que les soupçons vont de tous les côtés: un ex hargneux, un conjoint séducteur, un proche jaloux. Entre autres… Mais de là à les imaginer tueurs… Les policiers se perdent à sonder les opinions de chacun, sans oublier les mensonges et les omisssions qui compliquent la donne.

Surprenant cherche donc la meilleure stratégie à suivre, avant de conclure qu’il vaut mieux «qualifier (cette enquête) de hors-norme plutôt que de broche à foin».

DU SUSPENSE

Le lecteur, lui, se laisse balader sans problème sur les chemins de Havre-aux-Maisons, rendus à leurs habitants maintenant que les touristes sont partis. Justement, ceux-ci causent de plus en plus de soucis.

«Ce qui était à vendre maintenant, ce n’était plus le homard ou la saveur locale, c’étaient les Îles elles-mêmes.

Spéculation foncière, entreprise artisanale qui vire vers l’industrie, changements climatiques qui érodent les berges: les Îles changent. L’histoire se déroule en 2013, mais on comprend que le phénomène s’est accentué depuis.

Fidèle à son habitude, Jean Lemieux insère sans peine des considérations sociopolitiques extrêmement pertinentes à ce qui relève néanmoins du polar classique. Et ici, on s’interroge jusqu’à la fin.

Voilà pourquoi on ne se lasse pas du solide Surprenant.»


Hemingway et Pampelune

8 octobre 2024

Dans ce périple basque, j’ai voulu voir Pampelune. Ou plutôt revoir ou revisité une Pampelune que j’ai connue à l’adolescence quand j’ai lu Le soleil se lève aussi d’Ernest Hemingway, traduction française de The sun also rises.

Hemingway, grand écrivain et homme imbuvable, a déjà fait l’objet de deux articles sur ce blog, écrits en 2013. Il fait partie de ma vie, au même titre que d’autres écrivains aimés, Garcia Marquez, Fitzgerald, Anne Hébert, Durrell, Annie Ernaux et autres. Il m’a certainement marqué par la qualité de ses premières œuvres, les short stories et les deux premiers romans, où il a développé son célèbre art nouveau, cette écriture concive, minimaliste, directe qui allait tant influencer les écrivains américains et autres du vingtième siècle. Il a mis en pratique sa théorie de l’iceberg. Le texte n’est que le 10% émergé de l’œuvre. Le lecteur doit sentir les 90% restants.

Hemingway a sûrement mal vieilli. Aujourd’hui, sa vie personnelle le disqualifierait aux yeux d’un large public. Moins par son œuvre que par son aura d’écrivain maudit hollywoodien, il n’en demeure pas moins une figure symbolique incontournable, une sorte de marque utilisée par divers commerces, par des villes, pour s’auréoler d’un parfum de glamour.

Ainsi, Pampelune est presque aussi Hemingway que Prague est Kafka. Il y a une allée Hemingway près de la Plaza de Toros, un bar Hemingway à côté du Café Iruna, des photos en noir et blanc dans les bars, des magasins de souvenirs ornés de son visage barbu, etc. Bien sûr, Hemingway y a campé la deuxième partie de son premier roman. Bien sûr, Hemingway, au fil des ans, l’a revisitée quand aficionado il assistait à des corridas ou écrivait les articles qui allaient devenir Death in the afternoon.

Il y a plus. Dans une ville où l’événement fétiche est la course de taureaux dans les rues (la San Firmin), commentée chaque année ou presque dans les médias internationaux, Hemingway demeure un argument de vente facile, d’autant plus disponible que sa renommée s’est figée pour l’éternité par son dernier coup d’éclat, une balle dans la tête, en 1961.

Pourtant, l’homme Hemingway était un être fragile, quasi pathétique dans son apologie du danger et du courage. Le soleil se lève aussi raconte l’histoire d’amour impossible entre un vétéran qui a perdu ses couilles à la guerre et une aventurière instable. Le tout avait une saveur symbolique. Ernest Hemingway, l’écrivain nobélisé, a eu au total une vie personnelle catastrophique.

Pampelune, une jolie ville de grosseur moyenne, capitale historique de la Navarre, n’a peut-être pas besoin de s’accrocher à son souvenir. Quant au grand écrivain sonné par l’alcool et les commotions cérébrales, ses oeuvres restent et certaines résisteront encore longtemps à l’érosion du temps.


Le charme sobre d’Indridason

11 avril 2024

J’ai lu Le mur des silences, le quatrième tome de la série Konrad d’Arnaldur Indridason. Ce n’était pas mon premier de ce maître islandais, loin de là. Peut-être le cinquième ou le sixième, je ne les compte pas. Tout auteur est d’abord un lecteur, le dernier nourrissant le premier. Aussi je ne lis pas un polar sans m’intéresser, c’est inné, au style et à la manière.

Le charme et la popularité du polar scandinave tiennent évidemment à la singularité des paysages, des intrigues et des personnages. Je soupçonne qu’ils relèvent aussi de particularités de la langue, en particulier cet usage omniprésent du tutoiement, des prénoms, aussi de ce que j’appellerai la brusquerie du dialogue.

Ainsi chez Indridason, les personnages ne portent l’écrasante majorité du temps qu’un simple prénom. Ils ne sont pas décrits physiquement, sauf de façon sommaire, par un détail qui sera repris ou exploité dans l’action. Par exemple, Luther est boiteux, mais recevra aussi quelques coups de pieds sur sa jambe malade.

Konrad, le policier à la retraite en vedette dans la série, est assez monolithique, fumeur, buveur, un peu coureur, mais surtout obstiné. Son appartement semble plutôt sordide. Ses relations avec ses proches sont presque toujours conflictuelles. Au total, c’est un Wallander encore plus renfrogné. L’écriture est chorale, à la troisième personne, portée par ces squelettes imprécis synthétisés dans des prénoms. Les chapitres sont courts, égaux. L’intrigue dans le cas présent est double ou triple, les différentes branches se rejoignant, dans le style chalet central de station de ski, dans une résolution tardive.

Les relations entre les personnages ou leur passé font parfois l’objet de développements, toujours dans un style direct et synthétique. Pas d’images, pas de métaphores, des faits, des dialogues, de l’action.

Entre les scènes, Konrad boit un café ou une bière, fume un cigarillo, rêve peu, ne s’évade pas comme Bosch dans une pièce de jazz, comme Brunetti dans un livre ancien. On passe d’une scène d’action à une autre scène d’action, sans entre-deux, comme dans les films de bandit qu’évoquait Sylvain Lelièvre. Des rappels escortent le lecteur dans le passé proche et lointain.

Ainsi l’on est inexorablement entraîné d’une page à l’autre, sans jamais ou presque avoir l’impression de perdre son temps. Dans mon souvenir, ses premiers romans comme La Cité des jarres ou La Femme en vert étaient plus «fleuris». Je me trompe peut-être.

Tous ces facteurs font qu’Indridason connaît un succès si retentissant. Ses romans sont tout simplement efficaces, en plus de dégager un charme sobre, solide.