Belle recension de Norbert Spehner sur le site «Huis clos»

Dans l’univers du polar québécois et de l’Amérique française, Norbert Spehner n’a plus besoin de présentation. Depuis plus de trente ans, il recense, répertorie, dissèque, analyse l’évolution de la littérature policière et fantastique d’ici, avec une constance et un zèle exemplaires. Norbert, comme chacun l’appelle familièrement, n’est pas un lecteur complaisant. Il met parfois en scène son avatar, le pinailleur, qui ramène gentiment, comme un chien de berger, ses ouailles aux bases de la narration efficace et élégante.

Nous lui devons entre autres Le Détectionnaire paru en 2016, véritable bible des personnages composant l’imaginaire policier d’ici.

Voici sa récente recension de Un monde sans dieux.

«LE CAS DU PRÊTRE ASSASSINÉ:

UNE ENQUÊTE DU SERGENT-DÉTECTIVE SURPRENANT

En 1991, alors que je faisais mes recherches qui devaient aboutir avec la publication du premier tome de la série « Le roman policier en Amérique française », j’ai découvert « La lune rouge », premier polar de Jean Lemieux. En ce début des années 90, dans le désert relatif de la production policière de l’époque (si on compare à aujourdhui), alors que le genre avait encore du mal à s’imposer dans un univers d’éditeurs réticents, j’ai été impressionné par la qualité de ce récit captivant dont l’action se passe aux îles de la Madeleine. Deux femmes ont été assassinées et le docteur (tiens donc…) François Robidoux mène l’enquête. Il faudra attendre 2003 pour que paraisse « On finit toujours par payer », la première enquête d’André Surprenant, dont l’action se passe aussi aux Îles. Depuis, j’ai lu tous les romans de cette excellente série, dont ce neuvième volet, « Un monde sans Dieux » qui vient de paraître.

Le meurtre d’un prêtre, le 8 novembre 2015, est le point de départ de cette intrigue dont l’action se passe principalement à Montréal, avec des visites de témoins à Chambly, Rivière-des-Prairies, et des liens avec la Colombie, pays d’origine de la victime.

Qui a assassiné le père Francisco Bernal, alias Père Paco, l’ami des défavorisés du sud-est de Montréal, et dont le cadavre, lardé de coups de couteau, a été retrouvé derrière l’église Notre-Dame-de-Guadalupe ? Qui pouvait bien en vouloir à cet homme engagé, grand défenseur des prostituées, des itinérants et des travailleurs saisonniers exploités par des employeurs sans scrupules ?

En fouillant le passé du « prêtre en bicycle » , l’enquêteur et ses collègues découvrent qu’il avait été journaliste en Colombie,, qu’il enquêtait sur les cartels et qu’en représailles, ces derniers avaient enlevé et probablement exécuté son épouse Dolores ! Cette tragédie a eu deux conséquences: sa fuite au Canada et sa vocation de prêtre. Mais il y a plus…Il fréquentait Jessica, une libraire de Chambly et s’apprêtait à défroquer pour vivre avec elle ! Deux hommes s’objectaient vivement à cette relation: le frère de Jessica, un hommme brutal et sans scrupules, qui pratique l’exploitation éhontée de migrants, et son ex-mari, un type vindicatif et jaloux. Les deux hommes deviennent des suspects potentiels !

Mais Surprenant et son équipe ne sont pas au bout de leurs peines, car une jeune prostituée mexicaine, une protégée de la victime, disparaît, ce qui met un caïd local, chef des Bleus, trafiquant de drogue et tenancier de bordel, dans la ligne de mire des policiers ! De plus, un cas de corruption au sein du groupe de flics, et le meurtre du ripou concerné viennent compliquer leur tâche.

Sans être un thriller haletant, avec fusillades, poursuites et tout le boum boum pas toujours intéressant, « Un monde sans dieux » (plus relax) est plutôt un modèle exemplaire et captivant de roman policier de procédure policière dont les héros ne sont ni des Sherlock Holmes ni des Harry Callahan*, mais des professionnels qui agissent méthodiquement, patiemment, selon les règles du genre: examen minutieux des scènes de crime (où Surprenant éprouve une curieuse impression de déjà vu *), autopsie, interrogatoires de témoins et de suspects, etc…Avec en prime, un dénouement crédible et satisfaisant.

Les personnages sont « réels » et bien typés, pas des clichés sur patte. Ils évoluent dans un contexte réaliste, et mènent leurs investigations sans abus de technologie miracle ! L’auteur en profite aussi pour évoquer quelques maux de notre époque troublée, « ce monde sans dieux » qui hante les personnages: trafic de drogue et d’êtres humains, itinérance et misère humaine dans les grandes villes, problèmes d’intégration et exploitation des immigrants, etc…

Un autre bon roman de cette série qui a été adaptée à la télé en 2023 par Yannick Savard et écrite par Marie-Ève Bourassa et Maureen Martineau.

UN MONDE SANS DIEUX, de Jean Lemieux, Montréal, Québec Amérique, 2026, 304 pages.

note 9/10

Harry Callahan : flic incarné par Clint Eastwood, du genre qui tire d’abord et qui cause (peu) ensuite !

LE COIN DU PINAILLEUR:

Petite coquetterie littéraire: L’impression de déjà vu que l’enquêteur ressent, notamment sur la première scène de crime, est reliée à un épisode de « Chronique d’une mort annoncée », de Gabriel Garcia Marquez qui semble être un des romans favoris de Surprenant (et celui de Lemieux ?). Mais le lien avec l’intrigue, quoique souvent évoqué, va s’avérer plutôt ténu et un peu décevant…»

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