Le soleil andalou et le cœur espagnol

3 Mai 2026

Je marchais l’autre jour dans les rues de Grenade, dans ce quartier de l’Albaicin où bat le vieux coeur maure de la ville, en cherchant, comme Brassens ou Charlebois dans «Limoilou» ou encore Lelièvre dans «Tombouctou», des rimes en «lou».

Limoilou, Marilou, loup, jaloux, Milou si on a fréquenté Tintin, loue du verbe louer, sous-loue quand on part en voyage, filou, zoulou, il n’y en a pas des tonnes. Mais andalou est le plus chic et le plus évocateur quand on est né en 1954 à Iberville. Pour l’adolescent qui fréquentait le Séminaire de Saint-Jean, «andalou» référait à ces classiques: le flamenco, les belles femmes sombres et provocantes, le rouge, la corrida, la sangria, la guitare, le spectre de la Guerre civile, Hemingway chaud à Pampelune, plus tard ce restaurant étrange sur l’avenue du Parc, décoré de rideaux à pompons, où je me suis initié, avec ma blonde du temps, à ce délice inédit, la paella (qui vient plutôt de Valence).

Malaga, Grenade, El Gastor, Ronda, me voici à Séville, capitale de l’Andalousie. La ville demeure mystérieuse, vivante et charmante, lovée autour de son noyau arabe et de sa cathédrale monumentale surmontée de la Giralda. Le tout est certainement touristique, mais aussi bon enfant. Les rues demeurent essentiellement animés par des Sévillans et de belles et sombres Sévillanes qui me ramènent illico à la Carmen de Bizet et aux remparts que j’ai encore évoqués dans le dernier Surprenant.

Début mai, le soleil, le si implacable soleil qui ferme tous les volets l’après-midi, est déjà au rendez-vous, mais sous ses atours printaniers. Je n’ai aucune autorité pour discuter de l’âme espagnole, mais pour moi, elle a toujours été associée à une certaine véhémence, mélange de rigueur, de passion et de cruauté. Ce que j’observe aujourd’hui, c’est la belle amabilité, le cœur, d’Européens beaucoup plus tolérants et souples que dans mes imaginations d’adolescent. À tel point que m’est venue, sous le soleil andalou et au milieu du désastre provoqué par le Bouffon Orange, cette pensée: l’Europe est le dernier espoir du monde.

Andalou rime aussi, pas parfaitement, avec doux.


Naples: splendeurs, vidanges et Saint-Maradona

20 avril 2025

Napoli, l’ancienne Néopolis grecque, est habitée depuis près de trois mille ans. Aujourd’hui troisième ville d’Italie derrière Rome et Milan, elle jouit depuis toujours de sa merveilleuse baie sertie d’îles mythiques, Ischia, Procida et Capri. Haut lieu musical, berceau du bel canto, étape obligée des tours du monde romantiques du dix-neuvième siècle, Naples demeure pourtant une grande ville relativement négligée par les visiteurs du monde.

Je l’ai contournée en 1978, visitée très brièvement en 2011, peut-être influencé par une réputation surfaite: Naples était dangereuse et sale.

J’y suis depuis quelques jours et je demeure sous le charme. Naples est vivante, bruyante, populaire, séduisante et trash, cet article étant intraduisible en français. La ville est ouvrière, religieuse et pas comme il faut, mais pleine de vie. Elle a pris pour héros ce footballeur génial et clivant, Diego Maradona, qui a choisi le SSC Napoli, une équipe médiocre à l’époque, quand il a intégré la série A en 1984.

Comme Napoli, Maradona n’était pas comme il faut, sortait tard, avait de mauvaises habitudes et des liens avec le monde interlope. Mais il a emporté des championnats, compté des buts extraordinaires, a mené sa vie vaille que vaille avec un je m’en-foutisme macho auquel les tifosis s’identifiaient. Quant à ses liens avec la Camorra, la pègre napolitaine, qui s’en souciait? La ville n’était-elle pas elle-même aux prises, déjà, avec son problème de déchets?

J’étais à peine sorti de la gare qu’un premier interlocuteur – en passant, les Napolitains sont vraiment très gentils – s’excusait de l’insalubrité des rues. Parce que oui, la gestion des vidanges est toujours problématique à Naples. Les conteneurs débordent, les sacs éventrés jonchent les rues dans certains quartiers, le plastique sous toutes ses formes est omniprésent. Le fond du problème reste le même. La Camorra fait des profits faramineux en ne faisant pas ce qu’elle, par le biais d’intermédiaires bidons, est payée pour faire: enfouir les déchets ou les acheminer vers des incinérateurs (en trop petit nombre), entretenir les rues. La santé publique est affectée, de même que l’environnement. Les déchets, dont plusieurs toxiques, sont déposés n’importe où en campagne. Ils contaminent les sols, le bétail et la chaîne alimentaire, causent des cancers précoces et des dommages économiques astronomiques. N’empêche, ça continue, pour des raisons socio-politiques qu’il faut sans doute une vie pour comprendre.

Pourtant le coeur de la ville, notamment les célèbres quartiers espagnols qui bordent la Via Toledo, bat avec un entrain qui confine à la bonne humeur. Naples est la ville natale de la pizza. La nourriture y est excellente. Le tissu social est serré, la famille règne en maître, même si une partie de la population semble survivre de petits métiers et de combines. Il y a des campements, des sans-abris dans le métro, des gens qui font appel à la charité publique, mais probablement pas davantage qu’à Montréal.

La ferveur dont jouit toujours Maradona, ce surdoué bum du calcio, traduit peut-être la position de Naples dans la psychologie italienne. La grande ville du Sud, ancienne capitale du Royaume des Deux-Siciles, vedette déchue qui a vu tant de ses enfants émigrer vers les Amériques, n’a pas la grandeur de Rome, le charme élégant de Florence, la puissance de Milan ou l’aura de Venise. Elle a autre chose, la beauté rebelle et sauvage, la folie créatrice, aussi une ferveur bon enfant. Naples n’est pas correcte, elle est déconcertante et séductrice.