La constellation Robitaille-Blackburn-Bellavance ou les personnages de traverse

13 Mai 2026

J’ai toujours eu une passion pour l’Irlande, pour des raisons autant familiales que musicales que littéraires. J’y suis allé les deux premières fois en 1993 et 1996, subjugué par leur musique traditionnelle et la parenté transatlantique entre le Québec et l’Irlande.

Aussi après l’écriture du Trésor de Brion, en 1994, j’ai travaillé pendant plus de quatre ans sur un roman «irlandais» qui n’a jamais vu le jour sous forme de roman, mais qui a plutôt été transformé, plus de quinze ans plus tard, dans une nouvelle, La Tête de violon. Ce court texte est d’abord paru dans le numéro 60 de la revue Alibis, avant d’être réédité, dernière transformation, dans la collection de poche de Québec Amérique en 2016.

Les écrivains, êtres écologiques ou rapaces, sont des recycleurs ou des charognards selon le point de vue. Personne n’écrit de prose sans s’inspirer de ses lectures. Les œuvres non-publiées d’un auteur peuvent servir de dépotoirs d’idées, de situations ou de personnages dans lequel le romancier va glaner des éléments pour usage ultérieur.

Ainsi, une partie de mon roman irlandais inachevé de 1995-1999 s’est retrouvé dans La Marche du fou, paru en 2000 mais commencé aussi tôt qu’en 1984. Ce roman d’apprentissage a pour héros Jacques Robitaille, la jeune vingtaine, bâchelier en Histoire et amoureux volage. Sa mère? Nulle autre qu’Anne Cassidy, l’héroïne du roman avorté, qui deviendra celle dont la mort déclenchera l’enquête d’André Surprenant dans La Tête de violon.

Ce Jacques Robitaille (1972-) a pour copine Mélanie Blackburn (1975-) dite Black ou encore Blackburn Mélanie. Violoncelliste au conservatoire, barmaid à ses heures, Blackburn Mélanie «a l’amour joyeux, une peau laiteuse, pâle, très douce, une enveloppe de rousse tendue sur un squelette souple et querelleur». Notre Jacques Robitaille l’abandonne néanmoins pour partir en voyage en Asie après avoir vendu sa vieille Honda et liquidé son assurance-vie. Il y rencontrera, en Thaïlande, sa némésis, Alison Wright. Je n’en dis pas plus pour l’instant.

Après La Marche du fou, j’ai écrit six romans pour les premiers lecteurs, parus à la courte échelle. Le personnage principal, FX Bellavance, huit ans, a pour mère Marie Blackburn (1968-), infirmière, sœur aînée de Mélanie, qui devient alors tante Mélanie. Dans le quatrième tome de la série, Le fil de la vie, une autre sœur, France Blackburn (1966-2004), meurt subitement dans un accident, ce qui enclenche un questionnement sur la mort chez notre petit FX. Tante Mélanie joue du violoncelle au domicile de la famille Blackburn au Lac Saint-Jean et parle une première fois de ce qui deviendra un thème du Mort du chemin des Arsène, le deuxième Surprenant, l’âme du violon.

On voit que le phénomène de cannibalisation ne s’arrête pas aux personnages mais concerne aussi les idées ou les images. Ainsi, Anne Cassidy, violoneuse douée mais discrète, cache son violon dans sa garde-robe, comme Louis-Marie Gaudet, l’ami effacé de la victime dans Le Mort du chemin des Arsène.

Mélanie Blackburn reprendra d’ailleurs du service dans Prague sans toi, cette fois dans le rôle d’une violoncelliste à l’OSQ amie d’Eva Panenka (1976-), l’épouse tchèque de Patrick Robillard (1973-), doctorant en littérature égaré à Prague. Dans ce livre, le couple Eva-Patrick a deux enfants, Florence et Milan. Qui garde Florence et Milan quand les parents sont sortis? FX Bellavance devenu grand, bien sûr.

C’est une coquetterie d’écrivain de lier ainsi des personnages issus de romans différents. L’usage traduit aussi un réel amour des personnages, l’envie de les faire renaître, quelques années plus tard, dans un environnement différent. Ces clins d’œil ne sont pas des faits isolés. Ainsi tous les personnages principaux de mes «romans-romans» portent des noms de famille qui commencent par Robi, François Robidoux dans La lune rouge, Jacques Robitaille dans La Marche du fou, Patrick Robillard dans Prague sans toi, Michèle Dagenais-Robinson dans La Dame de la rue des Messieurs.

Un des premiers devoirs d’un écrivain est de ne pas se prendre trop au sérieux. J’ai aussi des analogues des François Pignon si chers au cinéaste Francis Veber. Deux ou trois Normand Vaillancourt traînent dans mes romans ou nouvelles.


Le soleil andalou et le cœur espagnol

3 Mai 2026

Je marchais l’autre jour dans les rues de Grenade, dans ce quartier de l’Albaicin où bat le vieux coeur maure de la ville, en cherchant, comme Brassens ou Charlebois dans «Limoilou» ou encore Lelièvre dans «Tombouctou», des rimes en «lou».

Limoilou, Marilou, loup, jaloux, Milou si on a fréquenté Tintin, loue du verbe louer, sous-loue quand on part en voyage, filou, zoulou, il n’y en a pas des tonnes. Mais andalou est le plus chic et le plus évocateur quand on est né en 1954 à Iberville. Pour l’adolescent qui fréquentait le Séminaire de Saint-Jean, «andalou» référait à ces classiques: le flamenco, les belles femmes sombres et provocantes, le rouge, la corrida, la sangria, la guitare, le spectre de la Guerre civile, Hemingway chaud à Pampelune, plus tard ce restaurant étrange sur l’avenue du Parc, décoré de rideaux à pompons, où je me suis initié, avec ma blonde du temps, à ce délice inédit, la paella (qui vient plutôt de Valence).

Malaga, Grenade, El Gastor, Ronda, me voici à Séville, capitale de l’Andalousie. La ville demeure mystérieuse, vivante et charmante, lovée autour de son noyau arabe et de sa cathédrale monumentale surmontée de la Giralda. Le tout est certainement touristique, mais aussi bon enfant. Les rues demeurent essentiellement animés par des Sévillans et de belles et sombres Sévillanes qui me ramènent illico à la Carmen de Bizet et aux remparts que j’ai encore évoqués dans le dernier Surprenant.

Début mai, le soleil, le si implacable soleil qui ferme tous les volets l’après-midi, est déjà au rendez-vous, mais sous ses atours printaniers. Je n’ai aucune autorité pour discuter de l’âme espagnole, mais pour moi, elle a toujours été associée à une certaine véhémence, mélange de rigueur, de passion et de cruauté. Ce que j’observe aujourd’hui, c’est la belle amabilité, le cœur, d’Européens beaucoup plus tolérants et souples que dans mes imaginations d’adolescent. À tel point que m’est venue, sous le soleil andalou et au milieu du désastre provoqué par le Bouffon Orange, cette pensée: l’Europe est le dernier espoir du monde.

Andalou rime aussi, pas parfaitement, avec doux.