Le Canadien, Napoléon et Koutouzov

J’aime le hockey.

J’ai connu mes moments de bonheur les plus purs, sur cette planète, à l’âge de neuf ans. Les samedis matins de janvier et de février, je me levais tôt pour marcher, patins sur l’épaule, jusqu’à la patinoire de l’École Saint-Georges. À heuf heures moins quart moins dix, l’endroit était calme, sinon désert. J’enfilais mes patins dehors, assis sur la dernière marche de l’escalier de secours, je marchais dans la neige crissante jusqu’à la patinoire, je lançais ma rondelle (marquée au couteau de mes initiales) sur la surface glacée pour m’élancer à sa suite, fin seul sous le soleil oblique.

J’étais tout le monde à la fois, l’attaquant, le défenseur, le commentateur, le spectateur. Je patinais d’un but à l’autre, déjouant mes adversaires imaginaires, jouissant pour quelques minutes de toute la glace, laquelle devait bientôt être envahie par des hordes de pousseux de puck, grands et petits, qui allaient se disputer jusqu’à la tombée de la nuit des multitudes de parties, interrompues par les séances de déblayage collectif.

Le midi, affamé, je retournais à la maison. Quand les trottoirs étaient bien glacés, je laissais mes bottes sous l’escalier et je patinais jusque chez moi. En haut de l’escalier, ma mère disposait des cartons sur le prélart pour me permettre de me rendre à la table sans me déchausser.

Plus tard, j’ai joué dans des équipes «organisées», de moustique à midget, dans des ligues où les différentes paroisses de Saint-Jean et Iberville s’affrontaient dans de véritables guerres de tranchée.

Je ne joue plus au hockey depuis près de vingt ans, mais je m’y intéresse toujours, surtout pendant «les séries». Ce sport à la fois brutal, élégant et dramatique, si souvent décrié chez les intellos et par ailleurs fort mal géré par la LNH, a gardé pour moi un puissant parfum d’enfance.

Cette année, nous assistons à l’incroyable chevauchée de la Sainte-Flanelle. Après avoir vaincu les Capitals de Washington, champions du calendrier régulier, ils ont battu deux fois les champions de la Coupe Stanley, les Penguins de Pittsburg, un puissant rouleau compresseur mené par Saint Sydney et l’Archange Malkin.

Face à cette Grande Armée, une phalange de freluquets faméliques et couturés de blessures, un assemblage multinational de négligés: un burrito polaire, un Tchèque atteint de l’oreille interne, un Américain au mollet tailladé, un Russe le genou dans une attelle, un Biolérusse et un Franco-Ontarien affligés de déficits d’attention, quelques vaillants Canadiens, dont un d’origine italo-juive, trois Québécois dans des rôles de soutien et enfin, et surtout, un Slovaque héroïque.

Ce soir, un miracle est nécessaire. Pour déjouer les probabilités, Jacques Martin devrait relire les faits d’arme du grand Mikhaïl Koutouzov, qui a réussi à enliser Napoléon pendant la campagne de Russie. Pour gagner, le Canadien devra adopter la tactique de la terre brûlée, en espérant que Jaroslav accède subito à la sainteté et que les fantômes du Forum se soient enfin acclimatés au Centre Bell.

S’ils perdent? Il me restera une barbe et le souvenir d’un beau printemps.

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