Une Ferrari sur la Staromestske Namesti, ou le billet de 200 kopecks, ou je ne sais pas pourquoi j’aime Prague

2 juin 2011

Dernier soir à Prague.

Dernier scotch dans ce café de la Staromestske où les serveurs cultivent d’authentiques sourires.

23 heures. La place de la Vieille-Ville est encombrée de touristes et d’indigènes, mais aussi de roadies qui démontent une scène, et un Rialto de pacotille, dans le sillage d’un spectacle donné par d’authentiques Italiens, commandité par un hôtel de luxe et je ne sais quels contribuables.

Soudain, Deus ex machina ou l’inverse, apparaît, montée sur un véhicule de remorquage, une vraie de vraie Ferrari. Stationnement interdit? Vol? Toujours est-il que le bolide rouge, frappé du célèbre cheval, est exhibé comme une prise par les employés de la fourrière municipale, probablement morts de rire.

La Ferrari sort du décor par la rue Dlouha. Rire féroces, libérateurs, de la clientèle du café, surtout des quelques Tchèques. Une Ferrari, remorquée, ça fait du bien. Surtout quand 40,000 personnes se sont massées, il y a deux semaines, sur la Place Saint-Wenceslas, pour protester contre la hausse du coût de la vie.

Devant moi, les fourmis oranges, multiples, employés municipaux dont le destin consiste à ramasser les dégâts, s’affairent à faire disparaître les détritus, résidus, traces, artéfacts qu’ont laissés derrière eux les dizaines de milliers de piétons, touristes, mendiants, travailleurs, hurluberlus, qui ont traversé la Staromestske Namesti aujourd’hui. Les Pragois n’en finissent plus de ramasser derrière la visite. Ils utilisent pour ce faire un arsenal sophistiqué, mais toujours orange: des pelles à angle droit, des petits traîneaux sur roulettes, des aspirateurs monoplace, des camions qui sentent le diesel, mais surtout une patience, ou une résignation, qui évoquent les années de noirceur autrichiennes, allemandes, soviétiques.

Patience qui n’est par ailleurs exempte d’une certaine rancœur. Les Tchèques sont «libres» depuis 1992, mais pas plus riches, enfin pour la plupart. La Terre déferle sur Prague mais les Tchèques, sauf les nantis, ne peuvent aller nulle part. D’où, possiblement, cette baboune post-communiste dont parlent les touristes sur la place de la Vieille Ville.

Je ne sais pas pourquoi j’aime Prague. La ville est en voie de venisification. Le sympathique orchestre de jazz du U Prince a disparu. Je soupçonne le clarinettiste d’avoir passé subrepticement l’instrument à gauche. Déjà, il y a deux ans, il devait s’asseoir entre ses solos.

Le centre-ville exhale certainement un charme singulier. Prague demeure pourtant, parmi les capitales européennes, une déesse mineure, d’abord par sa taille (1,300,000 habitants), puis par ce qu’il y a réellement à voir: à comparer avec Paris, Londres, Madrid, Rome, Vienne, Prague apparaît presque comme une ville provinciale. Quelques rues, quelques arrêts de métro, et on se retrouve en pleine tranquillité.

La capitale des rois de Bohême, ce nom l’indique plus que n’importe quoi, doit son attrait à un indicible charme. Mais aussi à ce fait historique: elle a été peu touchée par les deux grandes guerres du vingtième siècle. Le centre-ville est à peu près intact. Au confluent des influences allemandes et slaves, à mi-chemin entre Paris et Moscou sur un axe, entre Berlin et Vienne sur l’autre, la ville, chrétienne et juive, est en pleine Mitteleuropa. Il y flotte un parfum de grandeur passée, l’ombre des forêts qui l’ont toujours entourée, et le chant toujours présent de la Vltava, nom si imprononçable que les Allemands l’ont transformé en Moldaü.

On n’aime jamais autant que quand on ignore pourquoi.

Je pourrais parler des ombres, littéraires ou musicales. Kafka, mais aussi Mozart que les Pragois ont adulé. Et derrière lui, Da Ponte, Casanova, Dvorak, Kundera…

Je suis revenu de mon dernier séjour, en octobre 2009, avec un billet de 200 kopecks en poche. À Dorval, j’ai songé à le changer. Mais qu’est-ce que 200 kopecks? Un peu plus de dix dollars. J’ai rangé dans le tiroir de ma table de chevet, avec quelques euros, mon écusson de Champion peewee A 1966 et mon couteau suisse. Ce billet de 200 kopecks, un jour, peut-être, servirait.

Je prendrai l’avion demain avec un billet de 200 kopecks – qui sait, c’est peut-être le même? – dans mon portefeuille.


Les goélands d’Istamboul

26 Mai 2011

La nuit, les goélands tournent au-dessus de la Mosquée Bleue. Réfléchissant les feux des minarets, ils évoquent presque les jeux électroniques que vendent, jusque passé minuit, sur des étals de fortune, l’un ou l’autre des innombrables marchands de la rue.

Les goélands survolent aussi Sainte-Sophie, dont l’éclat, plus cuivré, les met moins en valeur. Parfois, ils échappent aux projecteurs et s’évadent, à tire d’aile, vers la Corne d’Or, le Bosphore ou la mer de Marmara.

Une ville vous atteint toujours comme une vague, plus ou moins forte ou émouvante. Istamboul est une vague de fond, partie d’aussi loin, d’aussi longtemps, que Constantinople. Le monde n’a pas de centre, mais, pendant des siècles, Byzance, puis Constantinople ont prétendu à ce titre.

L’empire ottoman, on a tendance à l’oublier, n’est tombé qu’il y a 89 ans. Les Turcs, eux, ne l’oublient pas. Istamboul, aujourd’hui, malgré les inégalités sociales, le conflit kurde et les tensions religieuses, affiche une vitalité stupéfiante. Istamboul n’est pas la Turquie. Dans sa partie européenne, pour le moins, Istamboul est résolument tournée vers l’Occident, à tel point qu’il faut se demander pendant combien de temps l’Europe se passera de ce pays de 78 millions d’habitants.

Quand j’entre dans Sainte-Sophie (qui est en fait Sainte Sagesse), consacrée en l’an 415, j’ai l’impression de sortir de la révolte des Patriotes. Au palais de Topkapi, le brasero offert par Louis XV à je ne sais quel Sultan, apparaît comme un exhibit récent. Dans ce contexte, la majorité de Stephen Harper et la fièvre orange qui a balayé le Québec apparaissent aussi fugaces que ces éclats d’ailes que j’entrevois dans le ciel d’Istamboul.

Dans le cas du gouvernement conservateur, je me garde une petite gêne. En 1453, quand Mehmet II a pris Constantinople, qui aurait dit que l’empire ottoman allait durer 469 ans?


Appel à tous: Fernandel à Iberville.

11 Mai 2011

Je déguste de la rascasse au basilic, Quai du Port, à Marseille, quand soudain, admirant la «Bonne Mère» de la cathédrale Notre-Dame-de-la-Garde, surgit dans mon cerveau embrumé par le Bandol, cet étrange souvenir: Fernandel à Iberville.

Fernand Joseph Désiré Contandin, dit Fernandel (1903-1971) vit le jour au 73 boulevard Clave, à Marseille. Chacun connaît sa carrière de comédien et de chanteur. Des profondeurs de mon enfance, je le vois sous les traits de Don Camillo, mais surtout dans son rôle dans La vache et le prisonnier, dans lequel il interprétait un Français fuyant les camps de travail allemands en compagnie d’une vache, seulement pour reprendre le train pour l’Allemagne quand il avait passé la frontière française.

Cet homme déambulant patiemment avec une brave vache me rappelait singulièrement, par ailleurs, mon grand-père Jos, lequel avait émigré de Farnham à Iberville à pied en convoyant la laiterie familiale.

Je tiens de source sûre que Fernandel, au faîte de sa gloire, dans les années 50 ou 60, alors que De Gaulle déclarait qu’il était le seul Français aussi célèbre que lui, s’est produit au Cercle Saint-Charles (dit «le Sacre Saint-Charles») à Iberville, hameau québécois des plus humbles.

La juxtaposition de Fernandel et du Sacre-Saint-Charles me laisse pantois.

Je lance donc un appel à tous: quelqu’un peut-il me confirmer que je n’ai pas la berlue?

M’est venu aussi un de mes remords les plus cuisants: Jacques Brel, lors de sa tournée d’adieu, a chanté à Saint-Jean, en 1968. Mon frère m’a signalé le fait. Je ne sais pas où j’en étais dans mes hormones, je n’y suis pas allé.


En regardant le rugby à Montpellier

6 Mai 2011

Vous entrez au Fitzpatrick, où vous avez déjà regardé le Barça étrangler le Real Madrid dans la demi-finale de la Ligue des Champions.

Le pub est sympathique. Pour peu, vous vous croiriez dans le Connemara plutôt qu’à Montpellier. Le serveur, irlandais de toute évidence, vous trouve rigolo quand vous commandez, en français, un Bushmills sans glace. Vous ne savez si c’est à cause de votre accent ou si c’est parce que le Bushmills straight est moins à la mode dans le Languedoc que dans les romans de Jack Higgins.

Dans l’espoir de venir à bout de vos profiterolles, vous vous plantez devant l’écran plat qui diffuse, en muet, le match de rugby qui oppose le Munster au Connaught. Vous êtes natif de Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec. Tout ce que vous savez du rugby, c’est ce que Monsieur Brau, un coopérant français au caractère abrasif mais par ailleurs stimulant, vous a appris en trois séances en septembre 1967 au Séminaire. Alors, forcément, vous interprétez, vous extrapolez, et le plaisir de déduire les règles byzantines de ce sport viril vous rappelle le scrabble, vos quelques malheureuses expériences de «Meurtres et mystères», voire certains tournois arrosés de la Ligue Madelinienne de Tarot.

Mais voilà que vous entendez une flûte. Vous n’avez pas la berlue. Ce jeune homme et cette jeune fille, là, jouent un reel, d’abord de façon hésitante, puis honorablement. Personne n’écoute, pas plus que personne ne regarde le rugby. N’empêche! Le gars, là, sort une guitare accordée en DADGAD et, votre foi, tient son bout en accompagnant la flûtiste. Et un mec rapplique avec un étui de violon.

Ventre Saint-Gris! Ce cousin a une authentique swigne!

Salutations, pintes de Guinness, petit accord et ça repart à trois. La Banshee, et d’autres reels que vous avez déjà massacrés à la mandoline, un joueur de bodhran, le Connaught a perdu et vous allez rater votre train.

Vous rentrez à Sète par le 22h53, le cœur en Irlande.


Entre Georges, Georges et Georges

3 Mai 2011

Je suis à Sète, ville natale de Georges (Brassens). J’y suis déjà passé, brièvement, en 1974. Je me souvenais du cimetière marin, près de la Corniche. Georges B. n’y est pas, mais le lieu est touchant.

Je demeure dans un drôle d’hôtel, avec une courette intérieure et des clefs à peluche, qui me semble tout droit sorti d’un roman de Georges (Simenon). La ville a des allures provinciales. À vingt-trois heures, les volets sont fermés, les passants se font rares. Les petits bateaux de pêche tirent sur leurs amarres dans les canaux. Sous la pluie, les chalutiers dressent leurs ombres massives devant les quais luisants. On se croirait dans Le chien jaune ou Les demoiselles de Concarneau.

J’ai eu une pensée pour un autre Georges (Langford), auprès de qui, aux Îles-de-la-Madeleine, j’ai redécouvert le répertoire de Brassens que j’avais connu enfant, à des heures illicites, quand mon frère aîné bravait le couvre-feu familial. Par une curieux détour du destin, Georges B. était chanté aux Îles dans les années 70.

Entre tous ces Georges, il y a la mer, la poésie et du mystère.


Les grilles espagnoles

30 avril 2011

Je ne suis ni historien ni anthropologue.

En arpentant les étroites rues de Tolède, de Séville, de Ronda, je me suis plusieurs fois demandé pourquoi les fenêtres des maisons espagnoles, ces belles demeures blanches aux balcons ornés de fleurs, étaient si souvent garnies de grilles.

Noires, en fer forgé, elles constituent certainement un ornement, en plus de décourager les intrus. Mais pourquoi en installer à l’étage, où un voleur ne pourrait accéder qu’à l’aide d’une échelle? Faut-il en chercher l’origine dans les guerres contre les Maures? Faut-il remonter à l’Inquisition? Plus récemment, au triste régime de Franco?

L’Espagne voit, ou a vu, le monde extérieur à travers une grille.

Quand elles ne sont pas pourvues de grilles, les fenêtres des étages sont le plus souvent ceintes, à mi-hauteur, de ces garde-fous noirs, si jolis, qu’on retrouve aussi au Portugal. Patios et jardins intérieurs, univers clos, lourdes portes de bois bardées de ferrures: tout se passe comme s’il fallait séparer de façon claire le dedans du dehors, où l’ennemi peut toujours rôder.

Les grilles pourraient aussi exercer la fonction inverse: empêcher de sortir. Dans l’ancienne société puritaine, ultra-catholique, les jeunes filles y soupiraient peut-être dans l’attente de soupirants.


Semana santa

23 avril 2011

La Semana Santa, en Espagne, c’est du sérieux.

À Malaga, j’ai vu des enfants, des adultes se promener, dimanche dernier, avec des accessoires qui m’ont ramené directement à mon enfance: des rameaux.

Le dimanche précédent sa mise à mort, Jésus-Christ est entré à Jérusalem et a été acclamé par une foule agitant des rameaux. Le jour marque le début de la semaine sainte, qui est très célébrée ici, notamment par les procesions.

À Malaga, à Séville, à Madrid, des associations de pénitents organisent des défilés dans les rues. Au cœur de l’événement, les tronos, sortes de chars allégoriques montés sur des poutres et portés par des fidèles. Les tronos sont très ornés, représentations du Christ, cierges, dorures, et oscillent au rythme de la fanfare qui suit derrière, entre les pénitents vêtus de toges et coiffés de chapeaux pointus et une foule plus ou moins nombreuse.

Les diverses confréries de pénitents ou de fidèles rivalisent entre elles de pompe, de ferveur ou de pathos. La semana santa semble par ailleurs être devenue dans certaines villes, notamment Séville, un véritable événement touristique, attirant des visiteurs du pays ou de l’étranger.

Par ailleurs, une procession athée a carrément été interdite par un tribunal madrilène.

Je connais peu l’Espagne. Ce qui m’étonne, c’est de retrouver ici une ferveur et des traditions religieuses qui ont pratiquement disparu, en moins d’une décennie, au Québec.


Arnaldur, Erlendur et la question de la Caramilk

19 avril 2011

Si j’ai bien compris, l’Islande est aux romans d’Indridason ce que le caramel, ou ce qui y ressemble, est à la Caramilk: on ne sait pas comment ça se fait, mais c’est dedans.

C’est un tout inclus.

Les paysages ne sont pas décrits. Les personnages sont – bien que je n’y jamais mis le pied – islandais.

Ceci dit, La cité des jarres est une excellent roman.


El clasico

16 avril 2011

Écouter un match Barcelone-Madrid dans un bar en Espagne constitue une expérience.

Pour commencer, vous vous trouvez, Montérégien de souche, entouré d’Ibères de tous acabits, dont vous ne savez s’ils sont partisans de la capitale nationale ou de l’autre capitale nationale.

Heureusement, vous êtes habitué à avoir plusieurs capitales.

Le match commence et vous vous trouvez, pour toutes sortes de raisons, à soutenir les Catalans. Autour de vous, dans cette petite ville d’Andalousie, vous soupçonnez que vos voisins, ces messieurs sérieux qui boivent des verres de fine avec une patience telle que vous vous demandez s’ils ne contiennent pas de l’arsenic, penchent plutôt vers le clan madrilène. Par contre, les jeunes qui occupent les banquettes, et qui suivent le match du coin de l’œil en pitonnant sur leur iPhones, poussent des cris de joie quand Messi enfonce un penalty.

Les vieux messieurs, imperturbables, conviennent que le penalty était mérité.

Claro, statuent-ils.

Finalement, la mi-temps passe, le jeu se déroule et vous avez le sentiment que le Réal possède aussi une équipe formidable, à peine moins brillante que les Blaugranas, et ce d’autant plus qu’ils jouent à 10 contre 11. Et vous vous trouvez solidaires des vieux buveurs de fine: vous ne célébrez pas tant la victoire d’une équipe que celle du beau jeu.

Le football est un sport si sybillin, mais qui déchaîne tant de passions, qu’il n’existe guère d’autre alternative.

Penalty contre Barcelone. Ronaldo, le mal-aimé, compte. Vous ne célébrez pas, évidemment. Vous prenez une gorgée de bière et vous attendez la prochaine action, qui peut survenir dans trente secondes ou une demi-heure.

La partie se termine 1-1. Tout le monde est content: les Barcelonais mènent toujours au classement de la Liga, les Madrilènes ont remonté au score. Les vieux messieurs demeurent imperturbables. Sont-ils heureux? Fouillez-vous.

Le bar se vide.

Ça recommence dans quelques jours.


Où est l’Islande d’Indridason, bout de cigare?

15 avril 2011

Bon, Indridason par ci, Indridason par là, je lis La cité des jarres. 

Me voici en présence d’Erlendur Sveinsson, inspecteur paumé à Reykjavik, lequel enquête sur le meurtre d’un dénommé Holberg, dans l’appartement duquel on a trouvé ces mots: «Je suis lui».

Malgré les évidentes qualités de construction, je cherche la prime qualité, la quintessence de la moellle.

Où est l’Islande, ce pays de geysers, de volcans et de légendes, Ventre-Saint-Gris?

Suis-je devenu un inconditionnel de Mankell? J’éprouve le sentiment d’être en contact avec un sous-produit, un ersatz. Cet Erlendur ressemble fort à Wallander, moins je ne sais quoi, peut-être la nouveauté.

Islande à part, je suis sur la Costa del Sol en compagnie de Surprenant qui lui est demeuré à Québec. Il y a des palmiers atteints par l’hiver, des plages désertes et de bons fruits de mer, sans compter les ritournelles convenues, sur fond musical des années quatre-vingt-dix, qui traitent de l’amour éternel.

Sans compter que demain, il y a un clasico doble, Madrid-Barcelone et Montréal-Boston.