Une Ferrari sur la Staromestske Namesti, ou le billet de 200 kopecks, ou je ne sais pas pourquoi j’aime Prague

Dernier soir à Prague.

Dernier scotch dans ce café de la Staromestske où les serveurs cultivent d’authentiques sourires.

23 heures. La place de la Vieille-Ville est encombrée de touristes et d’indigènes, mais aussi de roadies qui démontent une scène, et un Rialto de pacotille, dans le sillage d’un spectacle donné par d’authentiques Italiens, commandité par un hôtel de luxe et je ne sais quels contribuables.

Soudain, Deus ex machina ou l’inverse, apparaît, montée sur un véhicule de remorquage, une vraie de vraie Ferrari. Stationnement interdit? Vol? Toujours est-il que le bolide rouge, frappé du célèbre cheval, est exhibé comme une prise par les employés de la fourrière municipale, probablement morts de rire.

La Ferrari sort du décor par la rue Dlouha. Rire féroces, libérateurs, de la clientèle du café, surtout des quelques Tchèques. Une Ferrari, remorquée, ça fait du bien. Surtout quand 40,000 personnes se sont massées, il y a deux semaines, sur la Place Saint-Wenceslas, pour protester contre la hausse du coût de la vie.

Devant moi, les fourmis oranges, multiples, employés municipaux dont le destin consiste à ramasser les dégâts, s’affairent à faire disparaître les détritus, résidus, traces, artéfacts qu’ont laissés derrière eux les dizaines de milliers de piétons, touristes, mendiants, travailleurs, hurluberlus, qui ont traversé la Staromestske Namesti aujourd’hui. Les Pragois n’en finissent plus de ramasser derrière la visite. Ils utilisent pour ce faire un arsenal sophistiqué, mais toujours orange: des pelles à angle droit, des petits traîneaux sur roulettes, des aspirateurs monoplace, des camions qui sentent le diesel, mais surtout une patience, ou une résignation, qui évoquent les années de noirceur autrichiennes, allemandes, soviétiques.

Patience qui n’est par ailleurs exempte d’une certaine rancœur. Les Tchèques sont «libres» depuis 1992, mais pas plus riches, enfin pour la plupart. La Terre déferle sur Prague mais les Tchèques, sauf les nantis, ne peuvent aller nulle part. D’où, possiblement, cette baboune post-communiste dont parlent les touristes sur la place de la Vieille Ville.

Je ne sais pas pourquoi j’aime Prague. La ville est en voie de venisification. Le sympathique orchestre de jazz du U Prince a disparu. Je soupçonne le clarinettiste d’avoir passé subrepticement l’instrument à gauche. Déjà, il y a deux ans, il devait s’asseoir entre ses solos.

Le centre-ville exhale certainement un charme singulier. Prague demeure pourtant, parmi les capitales européennes, une déesse mineure, d’abord par sa taille (1,300,000 habitants), puis par ce qu’il y a réellement à voir: à comparer avec Paris, Londres, Madrid, Rome, Vienne, Prague apparaît presque comme une ville provinciale. Quelques rues, quelques arrêts de métro, et on se retrouve en pleine tranquillité.

La capitale des rois de Bohême, ce nom l’indique plus que n’importe quoi, doit son attrait à un indicible charme. Mais aussi à ce fait historique: elle a été peu touchée par les deux grandes guerres du vingtième siècle. Le centre-ville est à peu près intact. Au confluent des influences allemandes et slaves, à mi-chemin entre Paris et Moscou sur un axe, entre Berlin et Vienne sur l’autre, la ville, chrétienne et juive, est en pleine Mitteleuropa. Il y flotte un parfum de grandeur passée, l’ombre des forêts qui l’ont toujours entourée, et le chant toujours présent de la Vltava, nom si imprononçable que les Allemands l’ont transformé en Moldaü.

On n’aime jamais autant que quand on ignore pourquoi.

Je pourrais parler des ombres, littéraires ou musicales. Kafka, mais aussi Mozart que les Pragois ont adulé. Et derrière lui, Da Ponte, Casanova, Dvorak, Kundera…

Je suis revenu de mon dernier séjour, en octobre 2009, avec un billet de 200 kopecks en poche. À Dorval, j’ai songé à le changer. Mais qu’est-ce que 200 kopecks? Un peu plus de dix dollars. J’ai rangé dans le tiroir de ma table de chevet, avec quelques euros, mon écusson de Champion peewee A 1966 et mon couteau suisse. Ce billet de 200 kopecks, un jour, peut-être, servirait.

Je prendrai l’avion demain avec un billet de 200 kopecks – qui sait, c’est peut-être le même? – dans mon portefeuille.

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