Mon t-shirt polonais

10 Mai 2010

J’ai un t-shirt polonais. Acheté avec des zlotys à l’aéroport de Cracovie en octobre dernier.

Je m’envolais vers Budapest avec Dulcinée Multicolore, quand je fus happé par la nécessité d’écouler mes zlotys et de joindre l’utile à l’agréable en acquérant divers articles susceptibles de contenter les oisillons au retour à la maison.

Il s’agit d’un t-shirt large, de couleur noire, sur lequel est inscrit, en beau caractère New York blanc: Nigdy nie jest za pozno by zaczac marnowac swoje zycie.

Vous me corrigerez, mais je crois que cela signifie: «Il n’est jamais trop tard pour commencer à gâcher votre vie.»

Nonobstant la profondeur et le caractère délicieusement ironique de la maxime, ce t-shirt a pris dans ma vie, et dans celle de Fiston qui participe aussi à la poursuite barbue du Saint Graal, une importance nouvelle, presque capitale: le Canadien de Montréal gagne si je le porte.

Est-ce l’effet Koutouzov? Cet humour slave évoque-t-il les plaines où Napoléon vit se désagréger sa Grande Armée? Toujours est-il que la chose fonctionne, au même titre que la serviette du CH que Fiston illumine dans la fenêtre du salon chaque soir de match.

La question se pose: dois-je laver mon chandail polonais? En ce soir où l’Archange Malkin a vu tant de ses tirs aboutir sur les poteaux, la chance, ingrédient indispensable aux championnats, est-elle soluble dans le détergent?

Ce mystère, que je n’ose éclaircir, m’accompagne dans mes rêves.


Le Canadien, Napoléon et Koutouzov

10 Mai 2010

J’aime le hockey.

J’ai connu mes moments de bonheur les plus purs, sur cette planète, à l’âge de neuf ans. Les samedis matins de janvier et de février, je me levais tôt pour marcher, patins sur l’épaule, jusqu’à la patinoire de l’École Saint-Georges. À heuf heures moins quart moins dix, l’endroit était calme, sinon désert. J’enfilais mes patins dehors, assis sur la dernière marche de l’escalier de secours, je marchais dans la neige crissante jusqu’à la patinoire, je lançais ma rondelle (marquée au couteau de mes initiales) sur la surface glacée pour m’élancer à sa suite, fin seul sous le soleil oblique.

J’étais tout le monde à la fois, l’attaquant, le défenseur, le commentateur, le spectateur. Je patinais d’un but à l’autre, déjouant mes adversaires imaginaires, jouissant pour quelques minutes de toute la glace, laquelle devait bientôt être envahie par des hordes de pousseux de puck, grands et petits, qui allaient se disputer jusqu’à la tombée de la nuit des multitudes de parties, interrompues par les séances de déblayage collectif.

Le midi, affamé, je retournais à la maison. Quand les trottoirs étaient bien glacés, je laissais mes bottes sous l’escalier et je patinais jusque chez moi. En haut de l’escalier, ma mère disposait des cartons sur le prélart pour me permettre de me rendre à la table sans me déchausser.

Plus tard, j’ai joué dans des équipes «organisées», de moustique à midget, dans des ligues où les différentes paroisses de Saint-Jean et Iberville s’affrontaient dans de véritables guerres de tranchée.

Je ne joue plus au hockey depuis près de vingt ans, mais je m’y intéresse toujours, surtout pendant «les séries». Ce sport à la fois brutal, élégant et dramatique, si souvent décrié chez les intellos et par ailleurs fort mal géré par la LNH, a gardé pour moi un puissant parfum d’enfance.

Cette année, nous assistons à l’incroyable chevauchée de la Sainte-Flanelle. Après avoir vaincu les Capitals de Washington, champions du calendrier régulier, ils ont battu deux fois les champions de la Coupe Stanley, les Penguins de Pittsburg, un puissant rouleau compresseur mené par Saint Sydney et l’Archange Malkin.

Face à cette Grande Armée, une phalange de freluquets faméliques et couturés de blessures, un assemblage multinational de négligés: un burrito polaire, un Tchèque atteint de l’oreille interne, un Américain au mollet tailladé, un Russe le genou dans une attelle, un Biolérusse et un Franco-Ontarien affligés de déficits d’attention, quelques vaillants Canadiens, dont un d’origine italo-juive, trois Québécois dans des rôles de soutien et enfin, et surtout, un Slovaque héroïque.

Ce soir, un miracle est nécessaire. Pour déjouer les probabilités, Jacques Martin devrait relire les faits d’arme du grand Mikhaïl Koutouzov, qui a réussi à enliser Napoléon pendant la campagne de Russie. Pour gagner, le Canadien devra adopter la tactique de la terre brûlée, en espérant que Jaroslav accède subito à la sainteté et que les fantômes du Forum se soient enfin acclimatés au Centre Bell.

S’ils perdent? Il me restera une barbe et le souvenir d’un beau printemps.


Le Festival d’été de Québec a-t-il perdu son âme?

8 Mai 2010

La polémique entourant la programmation de l’édition 2010 du Festival d’été de Québec servira sûrement à quelque chose, mais ce ne sera pas cette année.

Après avoir été un événement plutôt convivial, sympathique, même presque décapant, jusqu’à il y a quelques années, le festival est en passe de devenir une entreprise commerciale, principalement axée sur les spectacles à grand déploiement et la promotion du tourisme. Ainsi, les macarons, vendus désormais à plus de 50$, sont devenus un objet de convoitise de la part des scalpers, qui espèrent les vendre à gros prix à des gens attirés de partout par la perspective de voir à rabais de grands noms du rock anglophone.

Black eyed peas, Iron Maiden, Roger Hodgson de Supertramp, Rush, Santana, Rammstein… Ces groupes attirent, c’est plus que probable, mais on peut les voir ailleurs et ils n’ont certes pas besoin de nos subventions gouvernementales. Peut-être y aurait-il eu moyen de varier la sauce et de donner davantage de place à la musique francophone dans un festival qui devrait mettre en valeur la capitale du seul état français d’Amérique?

Qu’on fasse venir Paul McCartney pour le 400e, ça passe. Qu’on institutionnalise la pratique du gros show rock anglophone subventionné sur les Plaines, c’est autre chose.

Le corollaire de cette question est celle-ci: y a-t-il beaucoup d’artistes québécois qui peuvent remplir les Plaines actuellement? Il y en a peut-être moins qu’avant. Mais si ne donne pas une place à la nouvelle génération d’artistes d’ici, il n’y en aura plus.


«On finit toujours par payer» sera porté à l’écran

30 avril 2010

Le projet d’adaptation cinématographique de mon polar On finit toujours par payer, paru en 2003 aux Éditions de la courte échelle, a franchi les dernières étapes de financement.

Produit par Go Films, le film sera réalisé par Gabriel Pelletier. Le scénario est de Gabriel Pelletier et de Marcel Beaulieu.

Une excellente nouvelle.


Aimez-vous Brahms?

20 avril 2010

Françoise Sagan avait, entre autres talents, le génie de la formule, ce qui fort utile quand on cherche un titre.

Aimez-vous Brahms? Quant à moi, je ne l’aimais pas. Je trouvais sa musique ampoulée, complexe, insaisissable, redondante. Depuis quelques années, je me suis mis à le fréquenter, d’abord poussé par l’irritation de ne rien goûter de ce géant de la musique, puis avec de plus en plus de plaisir.

J’aime la musique classique presque autant que je suis attiré par la lecture de la vie des grands compositeurs. J’ai lu trois ou quatre biographies de mon copain Amadeus, j’ai été estomaqué par la mythomanie de Beethoven, pas compris grand chose à ce qui se passait entre Chopin et George Sand.

Mais Brahms? J’avais de lui l’image d’un vieux garçon barbu, d’aspect plutôt drabbe, presque bourgeois, trottinant distraitement dans les rues de Vienne. La biographie de Claude Rostand, par ailleurs trop pudique, nous donne de lui un portrait beaucoup plus vivant et nuancé.

Ce qui est remarquable chez Brahms, contrairement à ce que je pensais, c’est la pureté et la précocité de son talent et l’étonnante force avec laquelle il l’a assumé. Fils d’un pauvre contrebassiste de Hambourg, Brahms a commencé sa carrière à douze ou treize ans en accompagnant son père dans des brasseries et des bars de marins. Très jeune, il a commencé à composer. Très jeune, il a acquis un style personnel. Par la suite, il l’a patiemment développé, malgré les critiques qu’ont souvent rencontrées ses œuvres. Il faut lire sa vie pour comprendre à quel point Brahms était génial, dans le sens où il était doté de dons rares et uniques.

Brahms a consacré sa vie entière à la composition, refusant les charges officielles, refusant même – pour des motifs sans soute complexes sur le plan psychologique – de se marier. Sans épouse, sans foyer, cet homme que j’imaginais fixé à Vienne dans une situation aisée et bourgeoise, a plutôt mené une vie de vagabond solitaire, changeant de ville, de lieux de retraite au hasard des rencontres et des concerts. Ses œuvres de maturité ont été composées l’été, dans des auberges de campagne où il s’isolait de façon quasi monastique, se levant à l’aube pour se consacrer à sa routine immuable: promenades en montagne, composition, déjeuner, promenade, composition, soirée à lire ou à faire de la musique.

Brahms est mort à soixante-deux ans d’un cancer digestif. Pendant les quinze dernières années de sa vie, il a joui, contrairement à bien d’autres musiciens, du respect et de l’admiration de ses contemporains. Sa musique, romantique et classique à la fois, est certainement difficile d’accès, mais mérite qu’on l’apprivoise.


Au salon du livre de Québec

2 avril 2010

Je participerai au salon du livre de Québec qui se tiendra cette année du 7 au 11 avril au Centre des congrès de Québec.

Mercredi le 7, à 15 heures, je participerai à une rencontre animée par Catherine Lachaussée sur la scène Médias, en compagnie des auteurs Daniel Marchildon, lauréat du Prix Émile-Ollivier, et Lawrence Hill, auteur de The book of negroes.

Il y aura séances de signature au stand de la courte échelle jeudi de 10 à 11h, vendredi de 10 à 11h, samedi de 15h00 à 16h30 et dimanche de 12h30 à 14h00.

Je participerai samedi à l’émission Vous m’en lirez tant sur les ondes de Radio-Canada.

Bon salon!


Le mort du chemin des Arsène remporte le Prix de création littéraire de la ville de Québec et du SILQ

30 mars 2010

Le mort du chemin des Arsène m’a valu aujourd’hui le Prix de création littéraire de la ville de Québec et du salon du livre international de Québec, catégorie adulte.

Sylvain Hotte a remporté la palme dans la catégorie jeunesse avec le premier tome de la série Aréna, intitulé Panache, paru aux Intouchables.

Contrairement aux artistes de scène, l’écrivain communique avec son public par le biais intime et paradoxalement anonyme de la lecture. Dans ce contexte, les prix agissent comme des vents favorables à la poursuite des chimères.

Un livre n’est pas le fait de son seul auteur. Je partage ce prix avec l’équipe des éditions de la courte échelle pour l’aide apportée pendant le processus de création.


Fernando Pessoa: le génial caméléon

24 mars 2010

Franz Kafka, cet écrivain discret qui avait demandé qu’on brûle ses manuscrits après sa mort, fait partie de l’âme de Prague, du moins celle qui est visible. Son image chaplinesque orne des t-shirts, des bocks de bière, des cartes postales. Un musée lui est consacré sur les rives de la Vltava.

Fernando Pessoa est son pendant lisboète. Ils sont nés à cinq années d’intervalle, Kafka en 1883, Pessoa en 1888. Ils habitaient des villes à l’âme fluide, mystérieuse, chacune porteuse d’un passé glorieux et tragique. Pour pousser l’analogie, chacun avait vécu une forme d’ambiguité linguistique. Kakfa parlait tchèque, mais écrivait en allemand. Pessoa avait été éduqué en anglais en Afrique du Sud, mais écrivait en portugais. Chacun avait vécu presque exclusivement dans le quartier historique de leurs villes natales, Prague et Lisbonne. Chacun avait gagné sa vie en exécutant des besognes administratives où ils exerçaient leurs habilités de traducteurs. Chacun est mort jeune, Kafka à 40 ans, Pessoa à 47 ans. Chacun a laissé une grande partie de son oeuvre sous forme de manuscrits fragmentaires et a connu la gloire bien après sa mort.

Je pourrais pousser l’analogie plus loin, ne serait-ce que par leurs physiques plutôt ingrats, par leurs destins d’écorchés.

Par ailleurs, Fernando Pessoa constitue certainement, dans toute la littérature, un cas.

Pour commencer, son nom de famille signifie «personne». Petit être falot, il revient d’Afrique du Sud à 17 ans et retrouve son Lisbonne natal. Il n’en sortira, littéralement, jamais, exerçant une débordante activité d’écriture, à la fois comme prosateur, journaliste, poète, critique de livres et de musique, rédacteur de rubriques astrologiques, directeur de revue, etc.

«Chacun de nous est plusieurs à soi tout seul, est nombreux, est une prolifération de soi-mêmes.»

Non content de cet éclectisme, il signe son œuvre de multiples pseudonymes, dont les principaux seront Alberto Caeiro, Àlvaro de Campos et Ricardo Reis. Chacune de ses incarnations avait une biographie, des caractéristiques personnelles, mieux encore un style littéraire. Il écrira aussi, exception, sous son nom.

De son vivant, il publiera un seul livre en portugais, Mensagem (Messager). Selon ses exégètes, son propre nom de Fernando Pessoa («Fernand Personne») ne doit pas être considéré plus représentatif de sa vraie personnalité que ses pseudonymes. À sa mort, en 1935, il laissera une malle fermée à clefs, contenant plus de 25,000 pages de texte. La compilation et l’édition de ces œuvres n’est pas terminée à nos jours.

La lecture de Pessoa s’apparente à la dégustation d’un alcool fort: il ne faut pas pousser la dose. Le livre de l’intranquillité, considéré comme son chef d’œuvre, se présente comme une suite décousue de textes courts qui ne sont pas sans rappeler, avant la lettre, les posts d’un blog laissé à l’humanité. (Pour ceux qui ouvrent leur dictionnaire, intranquillité est un néologisme, autant en français que dans la version initiale portugaise, desassosego). S’y étalent les méandres de la pensée multiforme de Pessoa: le dedans, le dehors, la réalité, le rêve, la joie, l’angoisse s’entremêlent en des jeux de miroir géniaux, articulés, le plus souvent, autour de scènes banales de la vie quotidienne.

Fernando Pessoa est mort d’une cirrhose du foie, à 47 ans, à l’hôpital de Sao Luis à Lisbonne. Contrairement à Brendan Behan, autre génial cirrhotique, il n’était pas, selon l’expression de mon père, un gars de party. En terme de joyeux lurons, j’oserais affirmer que Kafka est à Pessoa ce que Louis-José Houde est à Claude Ryan (paix à ses cendres).

Quelques exemples:

«Au bord de quelle eau suis-je donc, si je me vois au fond?»

«Il est des bateaux qui aborderont à bien des ports, mais aucun n’abordera à celui où la vie cesse de faire souffrir, et il n’est pas de quai où l’on puisse oublier.»

Mais parmi ces considérations d’un noir consommé se glissent de multiples perles:

«La civilisation consiste  à donner à quelque chose un nom qui ne lui convient pas, et à rêver ensuite sur le résultat.»

Ce soir, il tombe une petite bruine sur Lisbonne. Du Tage et, plus loin, de l’Atlantique, la brume s’insinue dans les ruelles de la Baixa.

Les Portugais, nous l’oublions souvent, sont nos voisins. En sortant du Golfe entre Terre-Neuve et le Cap-Breton, on continue tout droit et on est rendu.


Lisbonne est une belle dame plus très jeune, aux yeux mélancoliques et fardés

22 mars 2010

La phrase m’est venue alors que je quittais ce matin la place Marquès de Pombal pour traverser le parc Eduardo VII. Au-dessus des saules et des gigantesques platanes, Lisbonne me présentait ses façades pastel aux couleurs passées, ses collines semées de maisons crème. Campée à l’entrée du Tage, traversée par les vents atlantiques, Lisbonne exhale un parfum de grandeur déchue. Cette petite ville bancale, maladroitement assise, comme Rome, sur sept collines, a déjà commandé un empire. En arpentant ses rues bordées de hautes maisons ornées de balcons ornés de fer forgé, je retrouvais, en plus riche, en plus élégant, en moins tropical, des impressions de La Havane.

J’aime les villes. J’aime les femmes. Je ne serai pas le premier à personnaliser les premières sous les traits des secondes. New-York, malgré son âge, gardera toujours une ardeur et une grâce rétives et adolescentes. Prague est une passante blonde, dans la trentaine, au regard bouleversant. Venise est une grand-mère aux jambes enflées, luttant contre la démence. Lisbonne est cette belle femme d’âge indéfinissable, dont les yeux bruns, fardés, expriment la saudade, ce désir et cette mélancolie mêlés, typiquement lisboètes, qu’aucun mot français ne peut traduire.

Cette belle dame, par ailleurs, a de superbes mollets. Cette ville pentue, sans nul doute, est excellente pour le cœur.


Le ruban blanc: un film parfait et troublant

12 mars 2010

J’ai vu la semaine dernière Le ruban blanc de Michael Haneke.

C’est mon coup de cœur de l’année. Ce film tourné en noir et blanc raconte une série de méfaits mystérieux dans un petit village du nord de l’Allemagne, en 1913. La narration est aussi limpide que le récit est troublant. Les images, les dialogues, la puissance des personnages, la mise en scène révèlent une maîtrise impressionnante. Le film a d’ailleurs reçu la Palme d’Or du Festival de Cannes l’an dernier.

Le film se termine sans que les «coupables» ne soient clairement identifiés. Les villageois, impliqués dans une sorte de complicité passive, se trouvent presque soulagés par le déclenchement de la guerre de 1914-18.

Par sa beauté formelle, par sa fin ouverte, le livre m’a rappelé un de mes romans préférés, campé dans un tout autre univers : Chronique d’une mort annoncée, de Garcia Marquez.