Fernando Pessoa: le génial caméléon

Franz Kafka, cet écrivain discret qui avait demandé qu’on brûle ses manuscrits après sa mort, fait partie de l’âme de Prague, du moins celle qui est visible. Son image chaplinesque orne des t-shirts, des bocks de bière, des cartes postales. Un musée lui est consacré sur les rives de la Vltava.

Fernando Pessoa est son pendant lisboète. Ils sont nés à cinq années d’intervalle, Kafka en 1883, Pessoa en 1888. Ils habitaient des villes à l’âme fluide, mystérieuse, chacune porteuse d’un passé glorieux et tragique. Pour pousser l’analogie, chacun avait vécu une forme d’ambiguité linguistique. Kakfa parlait tchèque, mais écrivait en allemand. Pessoa avait été éduqué en anglais en Afrique du Sud, mais écrivait en portugais. Chacun avait vécu presque exclusivement dans le quartier historique de leurs villes natales, Prague et Lisbonne. Chacun avait gagné sa vie en exécutant des besognes administratives où ils exerçaient leurs habilités de traducteurs. Chacun est mort jeune, Kafka à 40 ans, Pessoa à 47 ans. Chacun a laissé une grande partie de son oeuvre sous forme de manuscrits fragmentaires et a connu la gloire bien après sa mort.

Je pourrais pousser l’analogie plus loin, ne serait-ce que par leurs physiques plutôt ingrats, par leurs destins d’écorchés.

Par ailleurs, Fernando Pessoa constitue certainement, dans toute la littérature, un cas.

Pour commencer, son nom de famille signifie «personne». Petit être falot, il revient d’Afrique du Sud à 17 ans et retrouve son Lisbonne natal. Il n’en sortira, littéralement, jamais, exerçant une débordante activité d’écriture, à la fois comme prosateur, journaliste, poète, critique de livres et de musique, rédacteur de rubriques astrologiques, directeur de revue, etc.

«Chacun de nous est plusieurs à soi tout seul, est nombreux, est une prolifération de soi-mêmes.»

Non content de cet éclectisme, il signe son œuvre de multiples pseudonymes, dont les principaux seront Alberto Caeiro, Àlvaro de Campos et Ricardo Reis. Chacune de ses incarnations avait une biographie, des caractéristiques personnelles, mieux encore un style littéraire. Il écrira aussi, exception, sous son nom.

De son vivant, il publiera un seul livre en portugais, Mensagem (Messager). Selon ses exégètes, son propre nom de Fernando Pessoa («Fernand Personne») ne doit pas être considéré plus représentatif de sa vraie personnalité que ses pseudonymes. À sa mort, en 1935, il laissera une malle fermée à clefs, contenant plus de 25,000 pages de texte. La compilation et l’édition de ces œuvres n’est pas terminée à nos jours.

La lecture de Pessoa s’apparente à la dégustation d’un alcool fort: il ne faut pas pousser la dose. Le livre de l’intranquillité, considéré comme son chef d’œuvre, se présente comme une suite décousue de textes courts qui ne sont pas sans rappeler, avant la lettre, les posts d’un blog laissé à l’humanité. (Pour ceux qui ouvrent leur dictionnaire, intranquillité est un néologisme, autant en français que dans la version initiale portugaise, desassosego). S’y étalent les méandres de la pensée multiforme de Pessoa: le dedans, le dehors, la réalité, le rêve, la joie, l’angoisse s’entremêlent en des jeux de miroir géniaux, articulés, le plus souvent, autour de scènes banales de la vie quotidienne.

Fernando Pessoa est mort d’une cirrhose du foie, à 47 ans, à l’hôpital de Sao Luis à Lisbonne. Contrairement à Brendan Behan, autre génial cirrhotique, il n’était pas, selon l’expression de mon père, un gars de party. En terme de joyeux lurons, j’oserais affirmer que Kafka est à Pessoa ce que Louis-José Houde est à Claude Ryan (paix à ses cendres).

Quelques exemples:

«Au bord de quelle eau suis-je donc, si je me vois au fond?»

«Il est des bateaux qui aborderont à bien des ports, mais aucun n’abordera à celui où la vie cesse de faire souffrir, et il n’est pas de quai où l’on puisse oublier.»

Mais parmi ces considérations d’un noir consommé se glissent de multiples perles:

«La civilisation consiste  à donner à quelque chose un nom qui ne lui convient pas, et à rêver ensuite sur le résultat.»

Ce soir, il tombe une petite bruine sur Lisbonne. Du Tage et, plus loin, de l’Atlantique, la brume s’insinue dans les ruelles de la Baixa.

Les Portugais, nous l’oublions souvent, sont nos voisins. En sortant du Golfe entre Terre-Neuve et le Cap-Breton, on continue tout droit et on est rendu.

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