Prague et la question du parapluie

5 février 2013

Voyage en Irlande avec un parapluie, de Louis Gauthier, m’a laissé une impression durable, si bien que je ne peux longtemps déambuler à l’étranger sous l’averse sans me replonger dans l’atmosphère de ce livre si particulier. En sandwich entre Le pont de Londres  et Voyage au Portugal avec un Allemand, il allait constituer le triptyque Voyage en Inde avec un grand détour, dont je ne parlerai pas, sinon pour dire que c’est excellent et récemment pourvu d’un appendice, Voyage au Maghreb en l’an mil quatre cent de l’Hégire, l’auteur ayant de la suite dans les idées.

Je ne suis pas à Dublin, mais à Prague, hors saison, sous la pluie. Il s’agit d’une première. J’ai bien essayé, depuis quelques années, mais l’ondée, fréquente en ce climat maussade, pour des raisons inconnues me fuyait. Aujourd’hui, le ciel était sans équivoque: gris, lourd, lâchant sur les pavés et les clochetons, selon des humeurs imprévisibles, des averses qui assombrissaient le rouge des toits. C’était plus que de la bruine, moins que des hallebardes, bien que celles-ci eussent cadré dans le décor.

Trois degrés celsius, La pluie fine, froide, faisait roucouler les gouttières et gonflait la Vltava sous le pont Charles. Muni de l’accessoire idoine, à savoir un parapluie qui fait poc! en s’ouvrant, j’étais content, d’autant plus que la ville me présentait, au milieu de la soirée, son visage des petites heures: des rues discrètement éclairées par les réverbères, où se pressent quelques fêtards attardés. Je marchais, à travers Mala Strana, dans ce décor de théâtre, quand je remarquai ce fait singulier: la presque totalité des passants circulaient ou sous des tuques, ou sous des capuchons ou encore tête nue, faisant fi de l’eau qui leur dégoulinait dans le cou.

Disposais-je d’un échantillon représentatif? Sûrement pas. Je risque cette hypothèse: après plus de quatre cent ans de joug autrichien, allemand, soviétique, après les dernières convulsions de l’économie européenne, le Pragois moyen accueille la pluie avec un mépris tranquille. Ce sont là, sans doute, les élucubrations d’un étranger. Néanmoins, je pose la question: quelle est la relation entre la République Tchèque et le parapluie?

Mon défunt professeur, Jean-Marie Poupart, écrivait: «Vivre sans amour équivaut à marcher sous la pluie sans imperméable». Qu’en est-il de ceux qui vont sans parapluie?


Ferdinand von Schirach

14 janvier 2013

Crimes, traduit chez Gallimard en 2011, est un recueil de nouvelles très particulier.

Paru en Allemagne en 2009 sous le titre Verbrechen, le livre est une collection de cas judiciaires, inspirés de l’expérience de l’auteur, un avocat criminaliste. Le tout serait sans intérêt sans le talent de von Schirach, qui réussit à pénétrer la psychologie des protagonistes. Il raconte l’histoire de ces criminels avec un style économe, ramassé, efficace, malgré tout émouvant. Au fil des pages, le lecteur découvre, en filigrane, une Allemagne moderne, multiculturelle, soumise à d’extraordinaires tensions sociales.


Le trésor de Brion maintenant en numérique

22 décembre 2012

Le trésor de Brion, aux éditions Québec-Amérique, est maintenant disponible en format numérique.

Publié en 1995, réimprimé à plusieurs occasions, révisé en 2010, le roman raconte les aventures de Guillaume Cormier, 17 ans, pêcheur de moules à Havre-Aubert, et d’Aude Brousseau, son amoureuse de Québec, lancés sur la trace d’un trésor perdu au dix-huitième siècle.


Changement de cap pour Surprenant

8 décembre 2012

De source sûre, j’apprends que le sergent André Surprenant, de la Sûreté du Québec, a quitté, à l’été 2008, son poste à la MRC de la Jacques-Cartier, en banlieue de Québec.

Après un stage de perfectionnement à Los Angeles, il a décidé de réorienter sa vie et sa carrière.

Les détails suivront.


«The hollow man» d’Oliver Harris

27 septembre 2012

Oliver Harris, dont le premier roman, The hollow man, a été traduit au Seuil sous le titre Sur le fil du rasoir, est né à Londres en 1978. Dûment diplômé en Lettres, ses intérêts, éclectiques, comprennent la psychanalyse et la mythologie grecque. D’après sa notice biographique, il aime voyager, spécialement dans les pays froids.

Son premier opus est très intéressant. D’abord on y retrouve Londres, sous des atours tout à fait contemporains. Oubliez P.D. James et Elizabeth George. Harris nous brosse un portrait d’une mégapole hallucinante, trépidante, qui relève davantage, près de deux siècles plus tard, de Dickens que de Conan Doyle. Le héros, Nick Belsey, enquêteur à la brigade criminelle de Hampstead, est l’archétype, presque la caricature, du flic déviant et pourri. Menacé de disgrâce, aux prises avec ses créanciers, ses supérieurs, il démêle, de façon maladroite et spectaculaire, une arnaque financière ancrée dans ce cloaque doré: la City.

Harris ne fait pas dans la dentelle. Le rythme du roman est soutenu, presque essoufflant, tout en ne sombrant jamais dans l’incohérence. Alcool, sexe, violence, escrocs cauteleux, nous sommes ici aux frontières de la BD, dans un univers caricatural mais captivant, décrit avec précision, élan, intelligence et passion.

Ce mouvement constant vers l’avant, cette succession de scènes fortes, dans lesquelles évoluent une galerie de losers mémorables, cette intrigue complexe, qui ne se révèle qu’à la fin, forment évidemment les ingrédients classiques du thriller amphétaminé. Cette voix nouvelle possède néanmoins son timbre propre. J’attends le deuxième, qui s’intitulera Deep shelter.


Donna Leon ou le grand art

21 août 2012

«The man lay still, as still as a piece of meat on a slab, as still as death itself. Though the room was cold, his only covering was a thin cotton sheet that left his head and neck free. From a distance, his chest rose inordinately high, as though some sort of support had been wedged under his back, running the length of it. If this white form were a snow-covered mountain ridge and the viewer a tired hiker at the end of a long day, faced with the task of crossing it, the hiker would surely choose to walk along the entire length of the man to cross at the ankles and not the chest. The ascent was too high and too steep, and who knew what difficulties there would be descending the other side?»

(…)

«He did not wait, for he was beyond waiting, just as he was beyond being late or being on time. One might be tempted to say that the man simply was. But that would be untrue, for he was no more.»

 

Je lis Beastly things, vingt-et-unième roman mettant en vedette le commissario vénitien Guido Brunetti.

Je suis un fan terminal: je les ai tous lus, les dix derniers dans le texte original. Je n’ai plus la patience d’attendre des versions dans lesquelles, par ailleurs et comme toujours, il se perd quelque chose.

Donna Leon, née au New Jersey en 1942, vit depuis trente ans à Venise. Ses romans sont inimitables. On y chercherait en vain des intrigues complexes. L’essentiel, ici, est dans tout ce qui est autour, la peinture des personnages récurrents, de la société italienne en général et vénitienne en particulier, la finesse de l’observation psychologique et enfin une intimidante maîtrise de l’écriture, notamment des dialogues.

Les enquêtes du commissaire Brunetti se présentent en petits chapitres de 4 à 10 pages, parfaits de justesse, illustrant essentiellement une rencontre entre des personnages. Brunetti, toujours présent, discute avec le pathologiste, interroge un témoin, déjeune en famille, prend un café avec son assistant Viannello, est confronté par l’inimitable Vice-Questeur Guiseppe Patta, sonde le terrain auprès de l’inoubliable Signorina Elettra, etc. Certains tableaux, notamment ceux mettant en vedette son épouse Paola, personnage mythique, ses enfants, son père le comte plus ou moins véreux, ne font en rien avancer l’intrigue, mais s’insèrent dans un feuilleton au long cours, suivis par des millions de lecteurs.

Le procédé n’est pas nouveau. Ce qui place Donna Leon au sommet de sa confrérie, c’est l’intelligence, la justesse du trait, une ironie qui possède la particularité de n’être pas cynique, et surtout ce va-et-vient constant du point de vue dans les dialogues. Donna Leon ne se contente pas d’écrire ce qui est dit. Elle décortique les pensées des personnages, soupèse ce qui aurait pu être dit, décrit avec précision les traits physiques, les attitudes des protagonistes, ponctuant ses petits tableaux de répliques fines, suaves, assassines.

Donna Leon, très discrète publiquement, refuse obstinément que ses livres soient traduits en italien. Elle aimerait pouvoir continuer à vivre dans un relatif anonymat dans sa Venise d’adoption. C’est la grâce que je lui et que je me souhaite.


Départ pour Athènes

19 août 2012

Dorval.

Je prends tout à l’heure un vol pour Athènes, où je n’ai pas mis les pieds depuis que mon aînée, 27 ans et que je vais retrouver, flottait dans le ventre de sa mère.

Dans ma valise, littéralement, un manuscrit, un paquet de feuilles avec des mots dessus, à sabler, mais pas encore à vernir, pendant les vacances.

La dernière fois que j’étais en Grèce, en 1984, un autre manuscrit, un roman de jeunesse récupéré, seize ans plus tard, dans La marche du Fou.

Qui a dit qu’écrire est une longue patience?

Dernières lectures: Le Prince de Machiavel (eh oui, j’avais pas lu, c’est merveilleux d’intelligence) et La charrette de Ferron, sertie de citations géniales.

Parlant de génie et de citations: Le génie est une longue patience, c’est une réflexion de génie pas doué. (Boris Vian).

L’ami Boris est mort à 39 ans.

Porte 61.


Retour sur la série Surprenant

30 juillet 2012

Anne-Marie Aubin, qui enseigne au cégep de Saint-Hyacinthe et qui a jadis veillé sur la gestation de La cousine des États et du Trésor de Brion, propose cet excellent article sur ce qu’il convient peut-être maintenant d’appeler la série Surprenant.


Le torero derrière le carré rouge se nomme Jean Charest

7 juin 2012

La muleta est ce losange de tissu rouge que le toréador présente au taureau pendant la corrida. L’accessoire n’a besoin d’aucune présentation, si ce n’est pour rappeler que ce bout de drap écarlate cache, dans sa partie supérieure, le pico, l’épée avec laquelle le toréador mettra la bête à mort.

Le taureau distingue mal les couleurs. La muleta, depuis deux siècles, a été blanche, jaune ou bleue, avant de se voir adjuger, davantage pour attirer le spectateur que le bovidé, ce rouge que nous lui connaissons.

En ce printemps érable qui cherche son été, nous déambulons dans les rues, nous tapons sur des casseroles, avec – malheureusement – la même absence de stratégie que l’animal expiatoire. Jean Charest est un politicien professionnel qui s’apparente assez au money player traditionnel de la LNH: la saison régulière, lire la gestion de l’État, l’intéresse peu. Par contre, il est maître dans l’art de gagner une élection. Aussi a-t-il, fort habilement, attiré les étudiants et leurs alliés traditionnels de la gauche dans un traquenard. Pendant que la police et les manifestants jouent au chat et à la souris dans les rues, personne ne s’attarde au catastrophique bilan de son administration.

Mieux, par son refus de régler le problème, il crée, de toutes pièces, une crise sociale qui lui permettra, en septembre, avant les croustillantes révélations de la Commission Charbonneau, de se draper, sous-Sarkozy, dans le drapeau de la sécurité publique. L’opposition est divisée. Il se faufilera, comme un compteur naturel, entre les souverainistes et la CAQ, déjouera la gardienne de béton et ira récolter les félicitations au banc, des mains de son entraîneur Paul Desmarais.

Je n’invente rien en faisant ce constat. Il s’étale chaque jour dans les médias, sociaux ou traditionnels. L’Histoire s’écrit, ou se réécrit, sous nos yeux, en temps réel. Qu’on pense aux Plaines, à 1837, à 1970 ou à 1995, le scénario est toujours le même: d’un côté, une action stratégique, mûrement concertée; de l’autre, la division, les hauts cris, l’indécision, la conviction inébranlable de chacune des factions d’être la seule dépositaire de la vérité.

Le point de vue des étudiants est défendable. Il est si juste que le gouvernement du Québec prend, avec notre argent, l’initiative de la contester dans des publicités et dans les journaux. Plus globalement, et c’est là son côté le plus noble, cette contestation de la hausse des frais de scolarité s’inscrit dans une contestation du néo-libéralisme qui est lucide et pertinente. Que chacun prenne la peine de réfléchir au pouvoir des banques, à la déliquescence environnementale, au laisser-faire qui entraîne l’humanité vers la perdition, à l’héritage pourri que laissent derrière eux les baby-boomers: ces jeunes et ces plus vieux, dans les rues, ont cent fois raison de protester.

Malheureusement, il ne suffit pas, en politique, d’avoir raison. Dans les catacombes de l’Histoire, les crânes et les tibias des beautiful losers (pour emprunter l’image de Cohen) sont cordés en rangs d’oignon. Tapons sur des casseroles, marchons la nuit dans les rues, mais, de grâce, souvenons-nous que l’homme derrière le carré rouge, celui qui cache l’épée derrière la muleta, porte le nom de John James Charest.

Pour lui, la tauromachie n’est qu’un passe-temps. Il est aussi premier ministre du Québec et jouit de tous les pouvoirs qui se rattachent à cette fonction. Il serait temps que l’ensemble de ses opposants, ceux qu’ils montent si habilement les uns contre les autres et qui se déchirent sur des virgules, commencent à réfléchir stratégiquement à la manière de le descendre de sa butte.

Sinon, on se souviendra de ce si beau sursaut de lucidité comme du Printemps des Dupes.


Les printemps meurtriers de Knowlton

14 Mai 2012

C’est avec grand plaisir que je participerai à la première édition des printemps meurtriers de Knowlton, du 18 au 20 mai prochain.

Je serai sur place du vendredi au dimanche. Samedi soir à 19 heures, au Théâtre Lac-Brome, je participerai à une rencontre animée par Sylvie Lauzon, en compagnie de Martin Winkler, auteur (entre autres) du roman Les invisibles. Le sujet abordé sera Polar et médecine. L’entrée est de 17$.

Ce nouveau festival du roman policier, où sera remis le Prix Tenebris, a vu le jour grâce à une remarquable équipe, animée par Johanne Seymour.