Les Gitans prise 2

19 octobre 2009

Le lendemain, je suis retourné dans le restaurant de la rue Celetna, à Prague, pour écouter une nouvelle fois le groupe de Gitans.

Surprise, le violoniste de la veille était maintenant à la contrebasse! Il ne se débrouillait pas trop mal, jouant de façon plutôt distraite, tout occupé à observer, ou piloter, un nouveau membre. Il s’agissait d’un jeune homme d’à peine vingt ans, habillé comme un dandy, des yeux veloutés par tout le spleen de la Mitteleuropa.

Le jeune homme a enchaîné Nuage de Django, la czardas de Monty, un standard de jazz… Il jouait plus délicatement que son aîné, mais tout aussi précisément. Le contrebassiste de la veille est soudain apparu, cellulaire à l’oreille et cigarette au bec, et a repris son instrument. Le violoniste a rejoint son protégé et c’est à deux violons que s’est terminé la soirée.

Quelques pièces tsiganes devant une salle presque vide et les Gitans ont rangé leurs instruments. Ils ont déménagé le système de son et le piano électronique dans une pièce à l’arrière, en prévision de leurs soirées de la semaine prochaine. Ils ont allumé des cigarettes, blagué avec les serveurs, descendu leurs verres d’alcool avant de disparaître dans la nuit.


Les Gitans

14 octobre 2009

Avant-hier soir, des échos de violon m’ont happé alors que je déambulais rue Celetna.

Par la vitrine d’un grand restaurant, j’aperçus un quatuor de musiciens s’exécutant devant une assemblée de dîneurs. J’entrai. Le violoniste, debout, le regard morne mais le geste superbe, maniait son instrument avec une virtuosité consommée. Un guitariste obèse syncopait un 4/4  savant. Un contrebassiste aussi imposant, de longs cheveux noués en une queue de cheval, tissait des lignes de basse originales et complexes, l’air profondement ennuyé. Enfin, un pianiste s’escrimait de façon compétente sur un clavier électronique.

Je commandai un verre. La majorité des clients, tout à leur repas, n’écoutaient guère. Ces musiciens qui, manifestement, arrondissaient leurs fins de mois en jouant pour les touristes, étaient pourtant extraordinaires d’invention et de précision. À leur allure, à la chaleur de leurs manières, à la liberté de leurs improvisions, au chromatisme audacieux de leurs solos, je conclus bientôt, peut-être à tort,  que le quatuor était composé de gitans.

Ils furent bientôt rejoints par un jeune accordéoniste, qui manifesta autant de virtuosité. Subjugué, je les écoutai jusqu’à la fermeture. Ils ramassèrent leurs instruments, échangeant rires, accolades et cigarettes, parlant dans une langue qui ne me paraissait pas être vraiment du tchèque.

Hier soir, je les ai encore aperçus par la vitrine. Ils étaient encore au poste, gagnant stoïquement leur vie en jouant pour les touristes de la vieille ville. Quelle était leur vie quand ils quittaient le ghetto touristique?

Huit à treize millions de Roms (ou Gitans ou Tsiganes) vivent à travers le monde. En République Tchèque, ils seraient entre 150,000 et 300,000. Depuis juillet 2009, le Canada impose un visa aux ressortissants tchèques, dans le but avoué d’endiguer une vague d’immigration de la part des Roms qui se disent persécutés. Le gouvernement tchèque dément que sa minorité fait l’objet de mauvais traitements.


Prague

12 octobre 2009

Je m’éveille ce matin à Prague.

Sous une bruine tenace, la vieille ville, lovée dans un coude de la Vltava, dresse ses tours et ses clochetons contre le ciel plombé. Sur l’autre rive, l’élégant Château monte la garde sur le Mala Strana, le «petit côté», mon quartier préféré. Mis à part sa beauté évidente, qui la jette en pâture au tourisme de masse, je ne sais toujours pas pourquoi je suis tombé en amour avec cette ville. Ici rôde, bien sûr, le fantôme de Franz Kafka, que je n’ai pas relu depuis des lunes, mais qui m’avait assez marqué, adolescent, pour que je choisisse Le château, justement, comme sujet de travail dans un cours de littérature.

Ville de musique, Prague a aussi hébergé et apprécié à sa juste valeur mon chum Mozart, qui composa Don Giovanni dans une villa du quartier Smichov. La veille de la première, le directeur du Stavovske Divadlo, le théâtre des États (dans lequel furent d’ailleurs tournées des scènes du film Amadeus), s’énervait: le maestro n’avait toujours livré l’ouverture de l’opéra. Qu’importe! Wolfie la composa pendant la nuit, soutenu par le café et la conversation de sa Constance.

Ville-musée, capitale asservie depuis des siècles par les Austro-Hongrois, par l’Allemagne nazie, puis par l’ex-URSS, Prague bouillonne depuis sa libération d’une énergie contagieuse. J’y passerais bien quelques semaines, à écrire le jour dans ses cafés au charme désuet, à me perdre le soir dans ses rues brumeuses.


La zone-zone

4 octobre 2009

Un soir d’hiver 2002, nous étions tous rivés devant le petit écran alors que les représentants du Plus-Meilleur-Pays-Du-Monde disputaient la médaille d’or olympique de hockey sur glace (masculin) aux Américains.

L’événement était si capital que Fille Numéro Un, quinze ans, surtout passionnée de natation, de marathons de bouffe et de musique planante, était assise en indienne devant la table basse, couturée de traces d’accidents domestiques, qui supportait, circonstance non négligeable, une assiette de nachos.

Pour une raison qui m’échappe, mais qui tenait peut-être du dramatique caractère transcanadien de la confrontation, nous écoutions la joute en anglais. Le commentateur survolté abusant régulièrement de la formule «in his own zone», Fille Numéro Un demanda, avec une candeur charmante: «Voulez-vous me dire c’est quoi, la zone-zone?».

Ainsi naquit la légende familiale de la Zone-Zone, qui fit son nid, des années plus tard, dans la blogosphère, pour le plus grand plaisir d’un nombre grandissant de fanatiques.

http://lazonezone.blogspot.com/


Ce matin à Cap-aux-Meules

1 octobre 2009

C’étaient pas des anges non plus

L’Évangile, ils l’avaient pas lu

Mais ils s’aimaient tout’s voil’s dehors

Tout’s voil’s dehors

Pendant que l’ami Brassens berce de ses octosyllabes le bistro des Pas Perdus, j’observe, par les fenêtres où traînent quelques gouttes de la pluie de la nuit, le cap-aux-Meules. Il fait un temps doux aux Iles, qunze beaux degrés celsius, un petit vent du sud, cette lumière oblique d’automne qui donne des tons chauds aux buttes.

Je suis de retour dans la bulle.

Le temps perd ses contours et ses aspérités.

Ça me rappelle mon dialogue préféré dans le dernier roman. Gilbert Poulin, technicien de scène, déclare:

«- Moi, j’ai résolu le problème. Je ne suis personne. C’est merveilleux.»


Cap vers l’est

29 septembre 2009

La parution de mon dernier roman me fournit l’excuse idéale pour faire un saut de trois jours aux Iles-de-la-Madeleine.

Demain matin, dès sept heures, j’y serai déjà sur les ondes de Radio-Canada Gaspésie-Les Iles.

Jeudi le 1er, en après-midi, je serai à CFIM aux Iles.

Le lancement de Le mort du chemin des Arsène aura lieu le même jour à partir de 17 heures au Vieux-Couvent, à Havre-aux-Maisons.

Enfin, vendredi matin, je rencontrerai les étudiants au Cégep des Iles.

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Suicides

26 septembre 2009

A woman I knew just drowned herself

The well was deep and muddy

She was just shaking off futility

Or punishing somebody

My friends were calling up all day yesterday

All emotions and abstractions

It seems we all live so close to that line

And so far from satisfaction

Joni Mitchell, Song for Sharon


La mort récente de Nelly Arcan, survenue quelques temps après le dépôt d’un roman dont un des principaux thèmes, semble-t-il, est le droit à l’euthanasie, nous met en face, une fois de plus, avec le suicide.

Hemingway, Gary, Dédé Fortin, la liste est longue et bien connue. Elle s’allonge tous les jours, d’adolescents, de vieillards, de femmes et d’hommes dits «mûrs» (mûrs pour quoi?) qui tirent leur révérence, souvent de façon inattendue, projetant leurs proches dans le purgatoire du regret et de l’incompréhension.

Nous avons tous nos suicidés. Ils occupent divers points de notre constellation sociale. Ce sont des connaissances, des amis, de lointains parents, un beau-frère, une sœur, un conjoint, un enfant, enfin, perte cruelle et irréparable s’il en est une.

Nous sommes tous des endeuillés du suicide, à des degrés divers, se serait-ce que par la perte d’une brillante jeune écrivaine comme Nelly Arcan. Pour ma part, à au moins trois reprises, je me suis retrouvé dans un salon funéraire, entre les parents et amis, à tenter de comprendre et de recréer la chaîne des événements qui avaient entraîné une mort éminemment évitable. 

La conclusion est qu’il n’y a pas toujours quelque chose à comprendre. L’aspirant au suicide évolue dans un cercle de pensées qui se rétrécit constamment. Il peut ne plus avoir le goût ou la capacité de s’exprimer. Tout ce que nous pouvons faire, c’est ouvrir les yeux et tendre l’oreille.

Malgré tout, il y aura toujours des êtres qui choisiront de mettre en scène eux-mêmes le dernier acte de leur existence, nous laissant, une nouvelle fois, devant le mystère.


Hors d’œuvre

23 septembre 2009

Lancement ce soir

23 septembre 2009

Grand lancement de mon polar Le mort du chemin des Arsène, dès 17 heures au Pub Galway, 1112, avenue Cartier à Québec.

Tout le monde est invité.


Mais qu’est-ce que le chemin des Arsène?

19 septembre 2009

Pour ceux qui pourraient se poser des questions, le chemin des Arsène existe bel et bien aux Îles-de-la-Madeleine, sur le versant nord-ouest de l’île centrale de Cap-aux-Meules. D’après mes connaissances, les Madelinots pourront me corriger, l’appellation tire son origine d’un Arsène Leblanc qui y aurait établi sa famille à la fin du dix-neuvième siècle.

Extrait du chapitre 3

Entre les villages de L’Étang-du-Nord et de Fatima s’étendait, mal circonscrit, le canton de Sur-les-Caps. Le lieu devait son nom aux falaises de grès qui supportaient l’assaut des grandes lames venues du chenal laurentien. Coincé entre des buttes arrondies et la mer, semé de quelques épinettes rabougries, le plateau herbeux n’offrait rien de la douceur des paysages de la côte sud. On y vivait face au nord, face aux vents, face aux glaces, dans de petites maisons pastel sans fioritures. En ce matin d’été, le paysage était charmant. Par un soir venteux de février, il n’avait rien d’invitant.

Peu après le phare, Surprenant s’engagea dans le chemin des Arsène, une étroite allée asphaltée qui montait vers les buttes. Il observa le voisinage. Si personne n’était dehors, aucun store n’était baissé. Les yeux des habitants de Sur-les-Caps, en ce dimanche matin, n’étaient pas tournés comme leurs maisons vers le nord et les caps tout proches, mais vers un cottage à pignons mauve devant lequel étaient garées, près d’un pick-up Toyota et d’une fourgonnette Dodge Caravan, non pas une, mais bien deux voitures de police.