Appel à tous: Fernandel à Iberville.

11 Mai 2011

Je déguste de la rascasse au basilic, Quai du Port, à Marseille, quand soudain, admirant la «Bonne Mère» de la cathédrale Notre-Dame-de-la-Garde, surgit dans mon cerveau embrumé par le Bandol, cet étrange souvenir: Fernandel à Iberville.

Fernand Joseph Désiré Contandin, dit Fernandel (1903-1971) vit le jour au 73 boulevard Clave, à Marseille. Chacun connaît sa carrière de comédien et de chanteur. Des profondeurs de mon enfance, je le vois sous les traits de Don Camillo, mais surtout dans son rôle dans La vache et le prisonnier, dans lequel il interprétait un Français fuyant les camps de travail allemands en compagnie d’une vache, seulement pour reprendre le train pour l’Allemagne quand il avait passé la frontière française.

Cet homme déambulant patiemment avec une brave vache me rappelait singulièrement, par ailleurs, mon grand-père Jos, lequel avait émigré de Farnham à Iberville à pied en convoyant la laiterie familiale.

Je tiens de source sûre que Fernandel, au faîte de sa gloire, dans les années 50 ou 60, alors que De Gaulle déclarait qu’il était le seul Français aussi célèbre que lui, s’est produit au Cercle Saint-Charles (dit «le Sacre Saint-Charles») à Iberville, hameau québécois des plus humbles.

La juxtaposition de Fernandel et du Sacre-Saint-Charles me laisse pantois.

Je lance donc un appel à tous: quelqu’un peut-il me confirmer que je n’ai pas la berlue?

M’est venu aussi un de mes remords les plus cuisants: Jacques Brel, lors de sa tournée d’adieu, a chanté à Saint-Jean, en 1968. Mon frère m’a signalé le fait. Je ne sais pas où j’en étais dans mes hormones, je n’y suis pas allé.


En regardant le rugby à Montpellier

6 Mai 2011

Vous entrez au Fitzpatrick, où vous avez déjà regardé le Barça étrangler le Real Madrid dans la demi-finale de la Ligue des Champions.

Le pub est sympathique. Pour peu, vous vous croiriez dans le Connemara plutôt qu’à Montpellier. Le serveur, irlandais de toute évidence, vous trouve rigolo quand vous commandez, en français, un Bushmills sans glace. Vous ne savez si c’est à cause de votre accent ou si c’est parce que le Bushmills straight est moins à la mode dans le Languedoc que dans les romans de Jack Higgins.

Dans l’espoir de venir à bout de vos profiterolles, vous vous plantez devant l’écran plat qui diffuse, en muet, le match de rugby qui oppose le Munster au Connaught. Vous êtes natif de Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec. Tout ce que vous savez du rugby, c’est ce que Monsieur Brau, un coopérant français au caractère abrasif mais par ailleurs stimulant, vous a appris en trois séances en septembre 1967 au Séminaire. Alors, forcément, vous interprétez, vous extrapolez, et le plaisir de déduire les règles byzantines de ce sport viril vous rappelle le scrabble, vos quelques malheureuses expériences de «Meurtres et mystères», voire certains tournois arrosés de la Ligue Madelinienne de Tarot.

Mais voilà que vous entendez une flûte. Vous n’avez pas la berlue. Ce jeune homme et cette jeune fille, là, jouent un reel, d’abord de façon hésitante, puis honorablement. Personne n’écoute, pas plus que personne ne regarde le rugby. N’empêche! Le gars, là, sort une guitare accordée en DADGAD et, votre foi, tient son bout en accompagnant la flûtiste. Et un mec rapplique avec un étui de violon.

Ventre Saint-Gris! Ce cousin a une authentique swigne!

Salutations, pintes de Guinness, petit accord et ça repart à trois. La Banshee, et d’autres reels que vous avez déjà massacrés à la mandoline, un joueur de bodhran, le Connaught a perdu et vous allez rater votre train.

Vous rentrez à Sète par le 22h53, le cœur en Irlande.


Entre Georges, Georges et Georges

3 Mai 2011

Je suis à Sète, ville natale de Georges (Brassens). J’y suis déjà passé, brièvement, en 1974. Je me souvenais du cimetière marin, près de la Corniche. Georges B. n’y est pas, mais le lieu est touchant.

Je demeure dans un drôle d’hôtel, avec une courette intérieure et des clefs à peluche, qui me semble tout droit sorti d’un roman de Georges (Simenon). La ville a des allures provinciales. À vingt-trois heures, les volets sont fermés, les passants se font rares. Les petits bateaux de pêche tirent sur leurs amarres dans les canaux. Sous la pluie, les chalutiers dressent leurs ombres massives devant les quais luisants. On se croirait dans Le chien jaune ou Les demoiselles de Concarneau.

J’ai eu une pensée pour un autre Georges (Langford), auprès de qui, aux Îles-de-la-Madeleine, j’ai redécouvert le répertoire de Brassens que j’avais connu enfant, à des heures illicites, quand mon frère aîné bravait le couvre-feu familial. Par une curieux détour du destin, Georges B. était chanté aux Îles dans les années 70.

Entre tous ces Georges, il y a la mer, la poésie et du mystère.


Les grilles espagnoles

30 avril 2011

Je ne suis ni historien ni anthropologue.

En arpentant les étroites rues de Tolède, de Séville, de Ronda, je me suis plusieurs fois demandé pourquoi les fenêtres des maisons espagnoles, ces belles demeures blanches aux balcons ornés de fleurs, étaient si souvent garnies de grilles.

Noires, en fer forgé, elles constituent certainement un ornement, en plus de décourager les intrus. Mais pourquoi en installer à l’étage, où un voleur ne pourrait accéder qu’à l’aide d’une échelle? Faut-il en chercher l’origine dans les guerres contre les Maures? Faut-il remonter à l’Inquisition? Plus récemment, au triste régime de Franco?

L’Espagne voit, ou a vu, le monde extérieur à travers une grille.

Quand elles ne sont pas pourvues de grilles, les fenêtres des étages sont le plus souvent ceintes, à mi-hauteur, de ces garde-fous noirs, si jolis, qu’on retrouve aussi au Portugal. Patios et jardins intérieurs, univers clos, lourdes portes de bois bardées de ferrures: tout se passe comme s’il fallait séparer de façon claire le dedans du dehors, où l’ennemi peut toujours rôder.

Les grilles pourraient aussi exercer la fonction inverse: empêcher de sortir. Dans l’ancienne société puritaine, ultra-catholique, les jeunes filles y soupiraient peut-être dans l’attente de soupirants.


Semana santa

23 avril 2011

La Semana Santa, en Espagne, c’est du sérieux.

À Malaga, j’ai vu des enfants, des adultes se promener, dimanche dernier, avec des accessoires qui m’ont ramené directement à mon enfance: des rameaux.

Le dimanche précédent sa mise à mort, Jésus-Christ est entré à Jérusalem et a été acclamé par une foule agitant des rameaux. Le jour marque le début de la semaine sainte, qui est très célébrée ici, notamment par les procesions.

À Malaga, à Séville, à Madrid, des associations de pénitents organisent des défilés dans les rues. Au cœur de l’événement, les tronos, sortes de chars allégoriques montés sur des poutres et portés par des fidèles. Les tronos sont très ornés, représentations du Christ, cierges, dorures, et oscillent au rythme de la fanfare qui suit derrière, entre les pénitents vêtus de toges et coiffés de chapeaux pointus et une foule plus ou moins nombreuse.

Les diverses confréries de pénitents ou de fidèles rivalisent entre elles de pompe, de ferveur ou de pathos. La semana santa semble par ailleurs être devenue dans certaines villes, notamment Séville, un véritable événement touristique, attirant des visiteurs du pays ou de l’étranger.

Par ailleurs, une procession athée a carrément été interdite par un tribunal madrilène.

Je connais peu l’Espagne. Ce qui m’étonne, c’est de retrouver ici une ferveur et des traditions religieuses qui ont pratiquement disparu, en moins d’une décennie, au Québec.


Arnaldur, Erlendur et la question de la Caramilk

19 avril 2011

Si j’ai bien compris, l’Islande est aux romans d’Indridason ce que le caramel, ou ce qui y ressemble, est à la Caramilk: on ne sait pas comment ça se fait, mais c’est dedans.

C’est un tout inclus.

Les paysages ne sont pas décrits. Les personnages sont – bien que je n’y jamais mis le pied – islandais.

Ceci dit, La cité des jarres est une excellent roman.


El clasico

16 avril 2011

Écouter un match Barcelone-Madrid dans un bar en Espagne constitue une expérience.

Pour commencer, vous vous trouvez, Montérégien de souche, entouré d’Ibères de tous acabits, dont vous ne savez s’ils sont partisans de la capitale nationale ou de l’autre capitale nationale.

Heureusement, vous êtes habitué à avoir plusieurs capitales.

Le match commence et vous vous trouvez, pour toutes sortes de raisons, à soutenir les Catalans. Autour de vous, dans cette petite ville d’Andalousie, vous soupçonnez que vos voisins, ces messieurs sérieux qui boivent des verres de fine avec une patience telle que vous vous demandez s’ils ne contiennent pas de l’arsenic, penchent plutôt vers le clan madrilène. Par contre, les jeunes qui occupent les banquettes, et qui suivent le match du coin de l’œil en pitonnant sur leur iPhones, poussent des cris de joie quand Messi enfonce un penalty.

Les vieux messieurs, imperturbables, conviennent que le penalty était mérité.

Claro, statuent-ils.

Finalement, la mi-temps passe, le jeu se déroule et vous avez le sentiment que le Réal possède aussi une équipe formidable, à peine moins brillante que les Blaugranas, et ce d’autant plus qu’ils jouent à 10 contre 11. Et vous vous trouvez solidaires des vieux buveurs de fine: vous ne célébrez pas tant la victoire d’une équipe que celle du beau jeu.

Le football est un sport si sybillin, mais qui déchaîne tant de passions, qu’il n’existe guère d’autre alternative.

Penalty contre Barcelone. Ronaldo, le mal-aimé, compte. Vous ne célébrez pas, évidemment. Vous prenez une gorgée de bière et vous attendez la prochaine action, qui peut survenir dans trente secondes ou une demi-heure.

La partie se termine 1-1. Tout le monde est content: les Barcelonais mènent toujours au classement de la Liga, les Madrilènes ont remonté au score. Les vieux messieurs demeurent imperturbables. Sont-ils heureux? Fouillez-vous.

Le bar se vide.

Ça recommence dans quelques jours.


Où est l’Islande d’Indridason, bout de cigare?

15 avril 2011

Bon, Indridason par ci, Indridason par là, je lis La cité des jarres. 

Me voici en présence d’Erlendur Sveinsson, inspecteur paumé à Reykjavik, lequel enquête sur le meurtre d’un dénommé Holberg, dans l’appartement duquel on a trouvé ces mots: «Je suis lui».

Malgré les évidentes qualités de construction, je cherche la prime qualité, la quintessence de la moellle.

Où est l’Islande, ce pays de geysers, de volcans et de légendes, Ventre-Saint-Gris?

Suis-je devenu un inconditionnel de Mankell? J’éprouve le sentiment d’être en contact avec un sous-produit, un ersatz. Cet Erlendur ressemble fort à Wallander, moins je ne sais quoi, peut-être la nouveauté.

Islande à part, je suis sur la Costa del Sol en compagnie de Surprenant qui lui est demeuré à Québec. Il y a des palmiers atteints par l’hiver, des plages désertes et de bons fruits de mer, sans compter les ritournelles convenues, sur fond musical des années quatre-vingt-dix, qui traitent de l’amour éternel.

Sans compter que demain, il y a un clasico doble, Madrid-Barcelone et Montréal-Boston.


Dashiell Hammett, écrivain météorique

11 février 2011

J’ai toujours été fasciné par les auteurs américains de la première moitié du vingtième siècle.

Parmi eux, Hemingway, immense écrivain et buveur imbuvable, occupe certainement la première place. Autre figure de proue de la lost generation, Fitzgerald, plus brillant mais moins puissant, suit non loin derrière. J’ai lu et relu A farewell to arms et surtout The Great Gatsby, roman possiblement parfait par l’adéquation de la forme et du fond. Amateur de policier, j’ai aussi fréquenté Raymond Chandler et Dashiell Hammett.

Hammett (1894-1961) a assumé classiquement, dans la littérature policière, un rôle fondateur: il a, à la fin des années 1920, inventé le polar dit « hard-boiled » ou « dur à cuire ». S’il n’ a pas été tout à fait le premier adepte du genre, il l’a porté à sa perfection par ses cinq polars parus entre 1929 et 1934, dont le plus connu, The Maltese Falcon, est devenu un livre culte.

Né au sein d’une famille dysfonctionnelle à Baltimore, Hammett a quitté l’école tôt pour exercer divers métiers, dont celui de détective au sein de l’agence Pinkerton. Cette expérience du crime a fourni la matière de ses nouvelles et de ses romans, dans lesquels il s’est appliqué à transposer, dans une prose sèche et précise et des dialogues percutants, l’univers des truands des grandes villes américaines.

La vie et la trajectoire d’écrivain de Dashiell Hammett sont tragiques. Affligé d’une mauvaise santé, grand lecteur, grand buveur, il commence à commence à écrire au début des années 1920, sur la côte ouest, pour soutenir financièrement sa famille quand ses problèmes pulmonaires l’empêchent d’occuper d’autres fonctions. Il publie d’abord de courts textes, puis des nouvelles payées un sou le mot. Ce n’est que plusieurs années plus tard qu’il s’attaque au roman, produisant coup sur coup, à une vitesse effrénée, ses cinq ouvrages les plus consistants. Ensuite, brutalement, alors même qu’il touche à l’aisance par l’adaptation de ses romans au cinéma, il cesse à tout fin pratique d’écrire, ne produisant plus, de loin en loin, que des scénarios, des nouvelles, qui n’atteindront plus son meilleur niveau.

À quarante ans, Dashiell Hammett se mue, comme Hemingway d’ailleurs, en une caricature de lui-même, à la fois triste et flamboyante. Il boit de plus en plus, dilapide, entre New York et Hollywood, des sommes faramineuses, se brouille avec les éditeurs et les maisons de production, le tout en devenant, par le cinéma et la radio, un personnage de plus en plus public.  L’écrivain, lui, est mort. Sympathisant de gauche, il sera victime de la chasse aux communistes de l’après-guerre. Il sera emprisonné six mois pour outrage au tribunal, perdra tout et achèvera son existence, tuberculeux, alcoolique, dans un dénuement complet. Ses romans, bien qu’ils aient pris, quatre-vingt ans plus tard, une patine un peu kitsch, sont toujours en circulation.

Hemingway, Fitzgerald, Hammett, Faulkner, Chandler… Tous ces grands écrivains ont en quelque sorte suivi le chemin tracé par Poe, celui de l’artiste maudit ravagé par l’alcool, à croire qu’il était impossible de supporter à jeun l’Amérique… ou la page blanche. Poussés par leurs démons intérieurs ou par un mode de vie romantique, ils ont, comme des comètes s’enflammant en pénétrant l’atmosphère, créé en se désagrégeant. Le procédé, vieux comme le monde, a été repris par les jazzmen et les rock-stars.

La mort, à défaut d’être originale, est une fin toujours commode.


Le chant du cygne de Wallander

5 janvier 2011

J’ai terminé hier la lecture de L’homme inquiet de Henning Mankell.

La couverture, sans aucune équivoque, annonçait: «La dernière enquête de Wallander».

Kurt Wallander, l’enquêteur d’Ystadt, y sort effectivement de scène, au dénouement d’une histoire d’espionnage dans laquelle, à sa façon coutumière, il se trouve entraîné malgré lui, en raison de nouveaux liens familiaux.

Dans ce gros roman de 550 pages, Mankell, qui depuis quelques années n’a pas caché que le personnage de Wallander lui pesait, mène son héros, non pas au bout mais au début de la nuit. Je ne vendrai pas ici la mèche. Il suffira de dire que le grand auteur suédois, avec une grande tendresse et beaucoup de soin, met son personnage au rancart, dans un chant du cygne somptueux, où interviennent, en de multiples caméos, les hommes et les femmes qui ont meublé sa vie, Mona, Linda, Baiba, Martinsson, les fantômes du père peintre paysager au caractère impossible, de la mère décédée subitement, de Rydberg et de Sven l’éleveur de chevaux.

Dans sa dernière enquête, menée avec une opiniâtreté d’autant plus méritoire qu’il est diminué physiquement et mentalement, Wallander est fidèle à lui-même: bourru, honnête, torturé et brouillon. Dans cette série, Mankell, homme d’idées et de convictions, a tracé le portrait d’une Suède, et d’un monde occidental, troublés, en mutation et profondément inquiets. Aucun de ces romans n’est irremplaçable par la complexité de l’intrigue ou la tension dramatique. Wallander entrera finalement au panthéon des enquêteurs sous les traits d’un ours à la fois brillant et pataud, dépourvu de grâce mais profondément humain.

Les relations entre les auteurs et leurs têtes d’affiche sont complexes. Doyle a tué puis ressucité Holmes. Leblanc s’est débarrassé de Lupin. Plus près de nous, Rankin vient de larguer Rebus.

Mankell, à 62 ans, a tassé Wallander, ce qui lui permettra de poursuivre une œuvre déjà très variée. Il n’est pas dit que Wallander n’aura pas le dernier mot. L’auteur peut éliminer un personnage. Cela n’empêchera pas celui-ci de lui survivre dans le cœur de ses lecteurs.