Mankell, Wallander et Surprenant

J’ai toujours été un lecteur éclectique, variant la littérature dite sérieuse avec celle dite de genre. Pour des raisons que j’ignore, je suis peu attiré par la science-fiction. Enfant et adolescent, j’ai été introduit aux livres par la bande dessinée et les récits de guerre et d’aventure, notamment Tintin, Bob Morane et Arsène Lupin. À partir de l’âge de quinze ans, je me suis aventuré dans les auteurs classiques, français, anglais, américains, russes, tout en restant drogué aux polars.

Parmi ceux-ci, après l’inévitable passage par Conan Doyle, Agatha Christie, Chandler, Hammett, je me suis plongé, jeune adulte, dans les maîtres contemporains. Il y avait Japrisot, il y avait ce jeune loup qu’était à l’époque Michael Connelly, il y avait cette dame anglaise dont j’enviais l’élégance du style, P.D. James, il y avait aussi le maître suédois qu’est devenu au fil des ans Henning Mankell.

Je crois avoir lu tous ses polars. J’ai lu aussi plusieurs de ses romans, dont les excellents Profondeurs et Les chaussures italiennes. Dans les années 1990, la suite de polars mettant en scène l’enquêteur d’Istad, Kurt Wallander, est devenue un succès universel. Elle ne réinventait pas le genre, mais cristallisait son héros en une sorte de Maigret nordique, en plus obstiné et taciturne. À la fin d’un des derniers de la série, Une main encombrante, en 2012, après avoir spécifié qu’il ne publierait plus d’autres Wallander, Mankell revient sur la création de son personnage récurrent, aussi sur leur relation longue et, il faut le dire, malaisée.

«Dès le début de ma promenade printanière dans les champs autour de chez moi, je m’étais dit que j’allais créer un personnage qui me ressemblerait, et ressemblerait aussi au lecteur. Quelqu’un qui évoluerait sans cesse, mentalement et physiquement.»

«Il existe d’autres raisons qui font que Kurt Wallander a touché tant de lecteurs. Mais son aptitude au changement, voilà ce qui me paraît essentiel. C’est très simple, au fond: je ne peux écrire que des livres que j’ai moi-même envie de lire. Un livre où je saurais déjà, au bout d’un chapitre, tout ce qu’il y a à savoir sur le personnage principal, où je comprendrais qu’il ne va rien lui arriver d’important au cours des cent ou mille prochaines pages, c’est un livre que je n’ai pas envie de lire.»

En lisant hier Une main encombrante, paru il y a plus de vingt ans, peu de temps avant le décès de Mankell d’un cancer à l’âge de 67 ans, je pensais curieusement que Kurt Wallander me paraît aujourd’hui assez peu capable de changer. Son père qui peignait toujours des coqs de bruyère est décédé. Sa fille Linda vit avec lui et travaille dans la police, mais leur relation est, comme toujours toujours, tendue. Il est séparé de son épouse depuis longtemps, n’est pas en bons termes avec elle, ne cherche pas à rencontrer quelqu’un d’autre. Il pense plutôt à trouver une nouvelle maison et à adopter un chien. Partout éclate sa fatigue, couplée à sa proverbiale opiniâtreté. En un mot, Wallander, à la fin de sa carrière d’enquêteur, est un grincheux auquel il est difficile de s’attacher. Ce n’est pas une critique. C’est plutôt l’évolution d’un personnage dont son créateur, lui-même aux prises avec la maladie et père d’une œuvre diversifiée, souhaitait peut-être se débarrasser. D’ailleurs, à la fin de L’Homme inquiet, le dernier tome de la série, Wallander commence à souffrir d’une maladie cognitive, comme si Mankell voulait s’assurer qu’il ne reviendrait pas.

Mankell, grand écrivain, a réussi à rendre inoubliable un personnage ordinaire, aigri et sombre, qui ne fait à peu près jamais preuve de fantaisie. J’essaie d’imaginer une situation où j’irais prendre un verre avec Wallander. Serait-il aimable ou même accessible? Peut-être couperait-il court à la rencontre au bout de dix minutes pour aller réfléchir à son enquête dans son bureau ou à son appartement de Mariagatan qui n’est jamais décrit?

J’ai créé le personnage d’André Surprenant un matin d’automne 2002. Ça s’est fait en quelques minutes.

«Le vendredi 19, le sergent-détective André Surprenant se leva tôt, fit deux fois le tour du Gros-Cap à bicyclette, déjeuna avec appétit et se présenta au poste de la Sûreté avant huit heures. Grand, mince, la démarche souple et le cheveu de jais, il se faisait régulièrement demander s’il avait du sang indien.»

Je ne savais pas encore que je commençais une série, mais je doutais, ou j’espérais peut-être, que ça pouvait être le cas. Aussi lui ai-je donné une enfance et des goûts qui ressemblaient un peu aux miens. J’avançais instinctivement, mais les puissants modèles, Wallander, Dalgleish (P.D. James), Brunetti (Donna Leon), Maigret, Bosch (Connelly), étaient là, comme une tablée d’oncles disparates. D’emblée, j’ai eu l’envie de singulariser quelque peu Surprenant en le dotant d’un esprit plus intuitif que méthodique, un caractère un peu rebelle, ainsi qu’une âme fragile et sensible. Surprenant joue du piano, écoute de la musique classique, s’attache au sens caché des mots, éprouve de l’empathie pour les victimes, même pour les meurtriers. Il joue au hockey aussi, ça servira. Enfin, Surprenant est un amoureux partagé entre la mère de ses deux enfants et cette Geneviève Savoie monoparentale qui est sous ses ordres.

Pourquoi ressusciter Wallander ce matin? Je relis régulièrement des classiques du genre, du Faucon maltais de Hammet à Sea of troubles de Donna Leon aux Morts de la Saint-Jean de Mankell au Chien des Baskerville de Conan Doyle. Je le fais souvent avant de m’attaquer à un nouveau polar. Nihil novum sub sole. Les styles et les intrigues s’articulent autour de schémas millénaires. Il y a aussi Homère, Sophocle et Shakespeare. Mon Surprenant né en 1961 à Iberville est un personnage qui évolue. Le dernier livre le montre à 54 ans, un genou fragile, plus aussi mince, mais toujours amoureux de sa Geneviève, touché par le sort des migrants et des femmes exposées à la violence domestique. Où s’en va-t-il? Que deviendra-t-il? La machine est en marche. Je m’éveille le matin au milieu d’idées dérivant sur des rêves.

En pensant à Mankell et à P.D. James, mes maîtres d’il y a trente ans dont les étoiles diminuent, il me vient aussi cette pensée: les livres s’apparentent à la chanson, cet art évanescent qui meuble notre quotidien mais qui s’inscrit peu dans la durée. Pour une mélodie qui est reprise et qui résiste à deux ou trois décennies, combien de milliers d’autres sombrent dans l’oubli? Combien de ces personnages de roman, ces ombres chatoyantes que chaque lecteur échafaude en solo dans sa tête, s’incrusteront dans la psyché populaire?

Très, très peu. C’est pire que les spermatozoïdes. Alors chapeau et merci, monsieur Mankell. Votre minimaliste Kurt Wallander obstiné et grognon parcourt toujours la Scanie en cherchant la clé de l’énigme.

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