Le médecin assassin

(reproduction d’un article de Marie-Christine Blais, paru dans la Presse+, le 1er février dernier)

LE MAUVAIS CÔTÉ DES CHOSES

« Surprenant souleva la toile et avança d’un pas. Il ressentit immédiatement un malaise à l’estomac, moitié angoisse, moitié nausée. In vivo, la main droite de Luca Brancato était plus impressionnante que sur l’écran d’un téléphone. D’une blancheur sépulcrale, tendue vers le ciel contre ce portail d’église, les ongles portant des traces de sang, elle évoquait une vaine supplique, le geste inutile d’un vaincu. »

LE MÉDECIN ASSASSIN

Le mauvais côté des choses, Jean Lemieux, Québec Amérique, 376 pages, En librairie le 4 février

Oh, oh, titre accrocheur… N’empêche, depuis 35 ans, Jean Lemieux est bel et bien médecin omnipraticien. Et, depuis 24 ans, il écrit notamment des polars, dans lesquels il assassine par personnage interposé ! C’est le cas dans Le mauvais côté des choses, quatrième enquête de son détective André Surprenant. Au programme, meurtrier friand d’amputations, corruption, problèmes familiaux et… le roman L’amélanchier de Jacques Ferron !

De passage à Montréal – il travaille comme omnipraticien dans un hôpital psychiatrique de Québec –, Jean Lemieux ne s’en cache pas : il professe une admiration sans bornes pour Jacques Ferron, lui aussi médecin et écrivain, et pour Anne Hébert, en quelque sorte ses père et mère littéraires.

Car Lemieux voulait écrire, et a écrit, bien avant d’être médecin. Dès son premier roman, La lune rouge, publié en 1991, il met en scène un jeune médecin des Îles-de-la-Madeleine placé devant deux meurtres. Il écrira ensuite de nombreux romans jeunesse, des romans « non policiers » et inventera, dans On finit toujours par payer (publié en 2003), un personnage de policier appelé André Surprenant.

« À l’époque, je ne savais pas que ce personnage dont je faisais le portrait en quelques paragraphes, dont je disais par exemple que son père avait disparu en octobre 1970, non, je ne pensais pas que cet André Surprenant reviendrait dans d’autres livres. Au fil de ses enquêtes, il a évolué : de « loner », il est devenu plutôt dépressif, puis amoureux. Cette fois, je crois qu’il est plus mûr et qu’il se découvre des qualités de leader… »

LES LIGUES MAJEURES

Les deux premières enquêtes de Surprenant se déroulaient aux Îles-de-la-Madeleine (où Lemieux a pratiqué pendant 11 ans), et la troisième à Québec (où Lemieux pratique toujours). Dans cette quatrième enquête, Surprenant s’installe dans la métropole à la mort de l’oncle architecte qui l’y a élevé.

« Ça se passe à Montréal d’abord parce que, si je suis né à Iberville, toute ma famille vient de Montréal, carrément de la rue Fabre, dans le Plateau », comme Michel Tremblay, explique gentiment Jean Lemieux.

« Pour un écrivain de polars, Montréal, c’est en quelque sorte les ligues majeures : c’est le seul milieu au Québec où il y a suffisamment de criminalité, sans compter la présence du crime organisé, pour construire des histoires. »

— Jean Lemieux, auteur du livre Le mauvais côté des choses

Il est donc question de mafia et de gangs dans Le mauvais côté des choses, de corruption, de narcotrafiquants, etc. Mais aussi de Griffintown, d’Outremont… sans oublier de journalistes (fictifs) de La Presse et du Journal de Montréal !

Ce polar bien construit, bien écrit et parsemé de pointes d’humour parfois noir a pour thème les faux-semblants, tant dans la vie professionnelle que personnelle d’André Surprenant : rien de ce qu’il voit n’est ce qu’il croit.

« Ça tient d’abord au fait que Surprenant, parce qu’il arrive à Montréal, ne connaît pas les codes. Mais j’ai aussi tendance à écrire des histoires où il y a beaucoup de mises en scène et de revirements, reconnaît Jean Lemieux en riant. Je pense que les lecteurs apprécient qu’il s’agisse autant d’un roman policier que d’une saga familiale. J’ai trois enfants de 25 à 30 ans, et j’estime qu’être père, c’est ce que je fais de mieux. Je tenais donc dans cette quatrième enquête à récupérer tout l’arbre familial de Surprenant, à y mêler les enfants d’autres personnages, à parler du rôle de père… J’adore écrire sur les familles. Et oui, les personnages féminins apportent généralement des solutions dans mes livres ! »

LE MÉDECIN-ÉCRIVAIN

Jean Lemieux a aussi intégré des éléments du roman L’amélanchier,de Jacques Ferron : même le titre, Le mauvais côté des choses, est une référence directe au livre-culte de Ferron. « Dans L’amélanchier, le père protège son enfant du “mauvais côté des choses”, c’est lui qui fait le sale boulot, qui passe de l’univers de l’innocence à celui de la tragédie… Ce sont ces références qui m’ont permis d’écrire un roman de péripéties. Remarquez, je sais bien que tout ce que je raconte ne se peut pas : une autopsie faite en un jour, un rapport qui arrive vite, c’est rare, dans la vie des vrais policiers… Mais les codes du polar permettent aussi cela. »

De nombreux médecins sont écrivains, par exemple Khaled Hosseini, Jean-Christophe Ruffin, Martin Winckler, mais aussi Anton Tchekhov ou Louis-Ferdinand Céline. Comme Jean Lemieux explique-t-il cet attrait des « docteurs » pour l’écriture ?

« On oublie souvent que la médecine est avant tout un art dans lequel se conjuguent intuition et raison, comme dans l’écriture… Tant le médecin que l’auteur sont motivés, à mon avis, par le besoin d’être le témoin de la vie des gens. Nous sommes des voyeurs, je crois. Enfin, entre l’auteur de polar et le médecin, il y a vraiment plus d’un parallèle : quand il doit poser un diagnostic, le médecin se fait enquêteur, pour ne pas dire inquisiteur. Et à partir d’indices, de recoupements, il trouve, si possible, le coupable… »

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