Créateurs à vendre!

Hier, j’ai fait parvenir à un syndic les copies de douze contrats qui me lient aux éditions de la courte échelle, en faillite depuis trois semaines. De La lune rouge jusqu’à L’homme du jeudi, en passant par les six « premiers romans » de la série FX Bellavance, onze histoires originales plus une réédition des trois premiers FX.

Ces feuilles de papier 8,5 par 14 représentaient autant d’aventures artistiques, de l’idée au projet au premier jet aux corrections à la production à la diffusion. Dans ces histoires, des personnages ont modestement pris vie dans l’imaginaire de milliers de lecteurs, de Jacques Robitaille, le jeune historien égaré en Thaïlande de La marche du fou, au sergent André Surprenant à Arnaud Savapa-Dubonnet, le chasseur de pistou du dernier FX. Salons du livre, entrevues, colloques, rencontres scolaires, ces histoires m’ont permis de voyager et de rencontrer des milliers de personnes. Les livres eux-mêmes circulent, par les bibliothèques, par la revente, par les prêts entre amis. D’autres – combien? – attendent dans un entrepôt, quelque part, qu’on s’intéresse à eux.

On m’a appris que ces onze histoires sont à vendre, au même titre que les textes et les dessins de centaines d’autres créateurs, et que je n’ai pas grand-chose à dire. La clause qui devait me protéger en cas de faillite est, semble-t-il, invalidée par une loi fédérale. Je fais partie d’un catalogue, lequel catalogue est à vendre, en tout ou en parties, avec l’ensemble des actifs de l’entreprise. Seule consolation, mes personnages m’appartiennent. D’autres – je pense à ma collègue Annie Groovy – sont moins chanceux : leurs créatures, qui sont aussi leurs marques de commerce, sont enfermées dans le catalogue.

L’édition, même subventionnée, comporte un risque financier. Les maisons d’édition assument ce risque, atténué s’ils constituent ce qu’on appelle des « personnes morales » qui peuvent se réfugier sous la loi de la faillite. L’auteur et l’illustrateur, pour leur part, donnent leur temps, leur âme, pour des retours de plus en plus dérisoires et, nous venons de l’apprendre, aléatoires. Dans une usine à fiction, l’artiste, qui fournit le substrat essentiel à la chaine de montage, est moins bien payé que tout autre employé.

Créateurs à vendre! Allons-nous être fourgués en bloc à un acheteur qui gardera l’un, rejettera l’autre, selon ses besoins et son bon vouloir? Allons-nous, les créanciers privilégiés remboursés, repartir avec nos livres sous le bras pour faire du porte à porte?

L’art n’échappe pas à la vie. Entre l’Ebola, le terrorisme religieux et la disparition des abeilles, la faillite de la courte échelle est un bien petit cataclysme, qui fournira peut-être, comme un feu de forêt, une occasion de reboiser. En attendant, sur leurs étagères, entre la livre de beurre et le sac de pois surgelés, les auteurs et les illustrateurs peuvent partager les souvenirs d’une belle aventure et rêver de l’acheteur charmant.

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