Des Récollets, des cartes et du drapeau de Carillon

Lors des parties de cartes familiales, mon père, aguerri par des décennies de bridge et de fréquentation de la loge ibervilloise des Chevaliers de Colomb, avait l’habitude de prendre des levées, au coeur ou au 500, avec une petite carte insignifiante (sa préférée était le trois de trèfle), dernière de sa sorte, en tapant de la jointure sur la table et en s’exclamant triomphalement: «Le récollet!».

L’ expression, aussi récurrente qu’obscure, s’apparentait à d’autres leitmotivs tels «C’est beau joué le même soir!», pour accélérer le tempo, et «Une autre que les Anglais auront pas!», en vidant une bouteille. J’étais au collège. Je savais vaguement que les Récollets étaient un ordre religieux associé au Régime Français, tel qu’en témoignaient certaines rues du Vieux-Montréal ou de la haute-ville de Québec, mais je saisissais mal leur rapport avec ces petites cartes qui, l’atout passé, permettaient à mon père de nous faire la leçon.

La réponse m’est venue vingt ans plus tard quand, feuilletant un livre sur l’histoire de Québec, je tombai sur un dessin illustrant la légende du «Dernier Récollet». Après la conquête, les Britanniques interdirent tout recrutement pour les religieux, Jésuites, Récollets ou autres, qui instruisaient l’élite «canadienne». Certains ne retournèrent pas en France et demeurèrent au pays, de moins en moins nombreux, jusqu’à ce fameux dernier Récollet, longtemps seul de son ordre, le frère Louis Martinet, dit Bonami, enterré en 1848 dans l’église Saint-Roch.

Ainsi, ce dernier Récollet allait se transformer, cent vingt-cinq ans plus tard, par la magie de la mémoire populaire, de partie de cartes en partie de cartes, en un trois de trèfle brandi par un Chevalier de Colomb. Qu’il ne doive sa force qu’au seul fait d’être le dernier était l’illustration de la résistance des conquis: pour vaincre, il fallait résister, durer.

Le frère Louis devait passer à la postérité d’une autre façon. À l’automne 1847, peu avant de mourir, il confia à un notable de Québec, Louis de Gonzague Baillargé, le drapeau de Carillon, jalousement conservé par les membres de son ordre depuis la victoire de Montcalm, en 1758. C’est ce drapeau, orné des fleurs de lys qui avaient disparu depuis le règne de l’Union Jack, qui devait inspirer, sous Duplessis, le fleurdelisé, emblème du Québec.

Ce drapeau, à sa façon, était un récollet.

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