Les mystères de Ferron

J’aime lire. J’aime aussi relire, mais pas n’importe quoi. Certains livres ont marqué mon parcours. J’aime les retrouver après cinq ou dix ans d’absence, pour respirer leur parfum ou sonder leur mystère.

J’ai beaucoup lu Ferron quand j’étais au collège. Un soir d’automne 1973, j’ai même eu l’occasion de l’apercevoir à un lancement aux Éditions du Jour, rue Saint-Denis. En compagnie de deux autres cégépiens, j’y avais été amené par Jean-Marie Poupart, notre professeur d’essai, qui avait eu la folle générosité de nous entasser dans sa Coccinelle.

Aussi impressionné qu’invisible, j’errais entre les célébrités, les beaux parleurs et les pique-assiettes.  Je reconnus Ferron, un verre de vin à la main, dans un coin de la pièce. Le front dégarni, très grand, les épaules voûtées comme un oiseau de proie, il souriait en écoutant discourir quelque prétendant au génie. Il m’avait paru absent, s’abandonnant à la fête par obligation ou par désoeuvrement, l’esprit occupé à autre chose, probablement aux dérives oniriques qu’il élaborait dans son cabinet entre deux patients.

J’avais déjà lu ses romans. L’un en particulier, Les confitures de coing, m’avait tant frappé que je lui avais consacré un long travail où je le comparais au Château de Kafka.

« J’eus l’impression, déjà éprouvée en mon adolescence, de disposer de moi, aussi libre qu’un dieu, au milieu d’un monde déférent, tout à ma dévotion. »

Le héros du récit est un banal fonctionnaire, François Ménard, habitant la Rive-Sud de Montréal. De l’autre côté du fleuve, illuminé dans une nuit peuplée d’engoulevents, se trouve le Château, qui n’est pas sans rappeler celui de Prague. Une nuit, Ménard est tiré de sa vie sans histoire par un coup de téléphone: il est convoqué à la morgue de Montréal, pour y rencontrer Frank Archibald Scott, sorte d’alter ego anglophone, pourtant originaire comme lui du comté de Maskinongé.

S’en suit une sorte de quête initiatique, qui tient à la fois de l’histoire, de la poésie, de l’autobiographie et de la psychanalyse, parsemée de trouvailles philosophiques et de traits d’esprit. Le tout est complexe, le caractère déjanté du récit se trouvant mis en relief par un style aussi sinueux que la Rivière du Loup, qui semble puiser ses racines, malgré quelques néologismes, dans le dix-huitième siècle. Frank Archibald Scott finira empoisonné, ce qui fournira au narrateur à la fois sa revanche et sa rédemption.

La place de Jacques Ferron dans la littérature française est unique. Je mentirais si je prétendais qu’il n’a eu aucune influence dans mon choix de choisir la médecine plutôt que la littérature quand j’ai quitté le cégep. Ai-je bien fait? Ce soir encore, tandis que j’écris ces paragraphes entre deux patients, il ne me vient aucune réponse simple.

Après tout, la vie ne l’est pas.

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