Vendredi soir à Cracovie

Vendredi soir, 20 heures, je déguste une Zywiec dans un bar sur le Rynek Główny, la grande place du marché de Cracovie.

Le bar, très éclairé, est minuscule, cinq mètres sur quatre, et pourvu de trois îlots et de hauts tabourets. Le tenancier, impeccable dans son veston de tweed boutonné, officie derrière son zinc. De deux petits haut-parleurs s’échappent des chansons à la fois mélancoliques et vigoureuses, scandées par une chanteuse polonaise à la voix généreuse. Si j’en juge mon voisin de droite qui en chantent toutes les strophes comme s’il les avait apprises à la maternelle, ces chansons sont ou folkloriques ou populaires ou les deux.

Mon voisin de droite, de toute évidence plus tout à fait à jeun, semble fermement décidé à célébrer la fin de sa semaine de travail, voire à conquérir le coeur d’une femme dans la trentaine, légèrement boulotte et qui s’amuse comme une folle en reprenant, chacun le devine, les refrains des chansons déferlant par les haut-parleurs. Mon voisin chante de plus en plus fort, il mime le jeu du violoniste, du guitariste, ce qui déclenche les sourires amusés des autres buveurs, lesquels semblent connaître Andrzej – je connais maintenant le prénom de la vedette – depuis belle lurette, qui sait? peut-être depuis la maternelle.

Andrzej, transporté, se met périlleusement debout sur le tabouret, à un mètre du sol et continue de hurler de plus belle. La belle tourbillonne, rit, l’aubergiste émet un avertissement qui semble plutôt bonhomme, les buveurs rient de plus belle et se mettent à chantonner eux aussi. De mon côté, j’évalue les possibles points de chute du vociférant, prêt à nous éviter, lui et moi, une fracture du fémur ou du crâne s’il s’avisait de tomber dans ma direction.

La porte s’ouvre, Deux policiers entrent. Alors que je pense qu’ils vont suggérer au funambule de cesser son cirque, ils le contournent sans lui prêter attention, échangent quelques mots avec l’homme au veston de tweed puis disparaissent sans mot dire, engoncés dans leur veste pare-balles.

J’ai le temps de finir ma bière avant qu’Andrzej, possiblement pris d’une crampe ou désireux de reprendre une gorgée de son étrange shooter violet, ne descende de son perchoir. Derrière les vitres, des groupes de jeunes habillés à la dernière mode occidentale arpentent la grande place de Cracovie. La chanteuse à la voix généreuse entonne une autre chanson ténébreuse.

C’est vendredi soir à Cracovie. J’ai croisé bien des ivrognes dans ma vie. Aucun n’était si triste ou heureux qu’Andrzej.

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