Extrait

1

 

Le petit gars dans la rivière

 

 

Le téléphone de Surprenant sonna.

– On a ton petit gars, annonça Labonté.

– Où ?

– Au sud du pont Clark, à Saint-Gabriel, dans la rivière.

Surprenant nota l’heure, midi vingt-cinq, et enjoignit au jeune agent de rester sur place et de ne toucher à rien.

– Je ne suis pas idiot, quand même, protesta Labonté.

– Comment est-il?

– Échoué dans un pied d’eau, nu comme une truite, la tête amochée.

– J’arrive.

Santerre, l’autre sergent-enquêteur, était absent. «Parfait!», se réjouit Surprenant. Le trajet entre Lac-Beauport et Saint-Gabriel-de-Valcartier lui laissa le temps d’avertir le coroner et son supérieur.

– Dans la rivière à Saint-Gabriel! s’étonna Bachand. Pourquoi s’en être débarrassé là? Le gars n’a pas toute sa tête.

– On s’en doutait un peu, non ?

Surprenant traversa Notre-Dame-des-Laurentides, puis emprunta le raccourci de la rue Lepire pour rejoindre le boulevard Valcartier. La route à deux voies, bordée de modestes bungalows, montait vers le nord. Au loin, Surprenant apercevait les rondeurs mordorées des Laurentides. À son retour des Iles-de-la-Madeleine, il avait troqué la mer pour la forêt. Ici, le regard ne se perdait pas sur l’horizon. Il se butait sur un mur de conifères, sur le flanc d’une montagne rabotée par les glaciers. Surprenant avait été élevé près du Richelieu. À Québec, il avait retrouvé des rivières, ces eaux qui ne l’enserraient pas de leur masse puissante, comme l’Atlantique, mais qui fuyaient d’un point à l’autre, en grondant ou en murmurant, emportant dans leur course un peu de temps perdu.

Les maisons s’espacèrent. Il roula bientôt le long de la base de l’armée canadienne. Il passa le croisement de la 371, qui menait à Tewkesbury, l’église presbytérienne, puis la catholique. À sa droite, il aperçut les structures désertes des glissades d’eau du Village Vacances.

Jonathan avait dû les dévaler, hilare, en des jours heureux.

Une côte menait au pont Clark, une traverse vieillotte, à une voie, qui enjambait la Jacques-Cartier. À l’extrémité d’une aire de repos agrémentée de tables de pique-nique, il aperçut une auto-patrouille. Vincent Labonté et sa coéquipière Audrey Gaudette, repoussant une quinzaine de badauds, avaient établi un large périmètre de sécurité.

Labonté, menton et pectoraux en proue, vint l’accueillir.

– Si c’est pas lui, je donne ma langue au chat.

En amont du pont, du côté sud, la rivière s’évasait et formait un cul-de-sac fréquenté par les promeneurs et les kayakistes. À deux mètres du bord, derrière quelques jeunes saules, le corps blanc d’un garçon gisait, ventre en l’air, contre le fond vaseux. Surprenant enfila des bottes de caoutchoucs qui traînaient dans le coffre et s’approcha du cadavre en prenant soin d’entrer dans l’eau à l’extérieur du périmètre. Un coup d’œil lui suffit. Ce visage tuméfié, déformé à gauche par une fracture ouverte du crâne, appartenait, jusqu’à preuve du contraire, à Jonathan Gagnon, disparu trois jours plus tôt à Sainte-Catherine, vingt kilomètres plus bas sur la même rivière Jacques-Cartier. À part la blessure crânienne, le corps n’affichait pas de signes de sévices.

– Dur de dire depuis combien de temps il est dans l’eau, hasarda Audrey Gaudette.

Surprenant observa la recrue. La jeune femme luttait contre ses émotions, ce qui conférait à son teint hâlé un éclat verdâtre.

– Le légiste nous le dira. Qui a trouvé le corps?

Il fut mis en présence d’une anglophone d’une soixantaine d’années, flanquée d’un Jack Russell qui répondait au nom de Whisky. Dorothy Campbell effectuait sa promenade quotidienne lorsqu’elle avait aperçu un corps échoué sur la berge. Rien d’autre à signaler, sinon qu’elle pouvait jurer que le cadavre n’était pas là la veille. Whisky, that pig-headed hairy thing, avait ses habitudes.

Surprenant la libéra après avoir pris ses coordonnées. Le coroner arriva, suivi d’une équipe de tournage de TVA. Percevait-il une ristourne? Les techniciens de scène de crime, quant à eux, étaient en route. Surprenant s’approcha des journalistes.

– Le corps n’a pas encore été identifié. Vous ne sortez rien avant les bulletins de cinq heures.

– C’est le petit Gagnon, n’est-ce pas? demanda le reporter.

– Je répète: le corps n’a pas été identifié. La famille n’a pas été contactée. Alors, faites preuve de retenue.

Surprenant avait emprunté un ton ferme. L’éclosion des chaînes de nouvelles en continu avait exacerbé la compétition entre les médias, ce qui laissait de moins en moins de temps aux policiers pour prévenir les proches des victimes.

– On s’entend pour 17 heures, concéda le journaliste. Vous m’appelez quand l’identité sera confirmée?

Surprenant s’éloigna sans répondre et s’abîma dans la contemplation de la rivière qui coulait, gonflée par les pluies d’automne, entre les rives abruptes, hérissées de conifères. Après cette montée d’adrénaline, il se sentait envahi par une sensation de vide.

Il avait échoué. Il avait promis à Diane Gagnon de retrouver son fils. Malgré le blindage apporté par l’expérience et les statistiques – les probabilités de retrouver un enfant vivant chutaient dramatiquement après les premières heures – il avait comme elle espéré un miracle.

Il lui rapportait un Jonathan mort, gonflé comme un poisson tué par un déversement toxique.

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