Une excellente critique de Michel Bélair

Vous trouverez ici un bijou d’article de Michel Bélair, chroniqueur polar au Devoir, dans le magazine internet en-retrait.com.

À quelques très rares exceptions près, la notion de frontière n’a rien de flou : c’est très « définitif » une frontière, tous les migrants du monde le savent. C’est du moins toujours une limite parfois agrémentée d’une barrière, de plus en plus souvent même, d’un mur. Chaque côté d’une frontière est un endroit autre, différent du fait même de son existence. Mais quand il est question des frontières personnelles ou éthiques que l’on peut se permettre ou non de franchir, les choses sont beaucoup plus compliquées… C’est un peu ce que raconte le plus récent roman de Jean Lemieux, Nos meilleurs amis sont les morts.

Michel Bélair

André Surprenant n’a rien d’un ripou, disons-le tout de suite. Enquêteur à l’escouade des Crimes majeurs du Service de police de la ville de Montréal (SPVM), le héros de Jean Lemieux mène ici sa septième enquête. Ceux qui le connaissent savent qu’il a amorcé sa carrière à la Sûreté du Québec aux Iles-de-la-Madeleine (On finit toujours par payer, Le mort du chemin des Arsène), qu’il a été muté à Québec (L’homme du jeudi) avant de passer au SPVM et de s’installer à Montréal. Jusqu’ici, on l’a déjà vu s’attaquer sans relâche au crime organisé (Le mauvais côté des choses, Les demoiselles de Havre-Aubert) tout comme aux «intouchables» de quelque milieu qu’ils soient (Les clés du silence). Surprenant est un incorruptible sous ses allures d’électron libre.

Mais c’est aussi un homme «ordinaire» qui a ses petits secrets, un homme usé qui, comme un peu tout le monde au détour de la cinquantaine, vit des problèmes de couple et de famille reconstituée. Même qu’il a de plus en plus tendance à amortir son stress avec du Macallan sans glaçon… Au fil des enquêtes et des années, Surprenant et les gens qui l’entourent sont ainsi peu à peu devenus le principal intérêt des romans de Jean Lemieux. Non pas que l’auteur ne sache pas tisser dans chacun de ses livres des intrigues complexes bien campées dans la réalité d’ici : bien au contraire, c’est plutôt parce que ce sont de vrais personnages crédibles vivant des situations de vie qui ressemblent aux nôtres. C’est d’ailleurs ce qui explique que lorsqu’un collègue, magouilleur de premier plan, est nommé directeur-adjoint au cours d’une affaire compliquée, Surprenant avale difficilement la couleuvre et se met à paranoïer en surveillant ses arrières.

Carrés rouges

Il faut dire aussi que l’enquête qu’on vient tout juste de lui confier est plantée au beau milieu d’une époque pour le moins effervescente : celle de la crise des Carrés rouges. Nous sommes donc en 2012 et, comme par hasard, un membre de sa famille élargie, le jeune William, participe activement aux marches et aux manifs qui mobilisent le centre-ville de Montréal comme le Québec tout entier. Les choses se corsent donc un peu plus lorsque Surprenant et son équipe découvrent un carré rouge aux côtés d’un notaire vidé de son sang dans son sous-sol. C’est d’ailleurs tout ce qu’ils trouvent puisque l’assassin n’a laissé aucune trace d’effraction, ni aucune empreinte ou trace d’ADN. Rien.

Les policiers, prévenus par un informateur, découvrent rapidement que le notaire Ladouceur était en lien avec de notoires « blanchisseurs » d’argent sale et se mettent à suivre la piste de ses dernières transactions. Ils constatent aussi, à la grande surprise d’ailleurs de la veuve pas particulièrement éplorée, que les comptes bancaires du notaire ont été siphonnés dans des paradis fiscaux. Tout cela prend un sens encore plus troublant lorsque, à peine quelques jours plus tard, survient un deuxième meurtre: celui d’un promoteur immobilier « douteux » avec lequel le notaire Ladouceur faisait affaire. Le modus operandi des deux affaires est identique … y compris le siphonnage des comptes bancaires qui dépasse maintenant le million.

Il n’y a en fait qu’une seule différence entre les deux scènes de crime : la dimension du carré rouge placé près de la victime saignée comme une bête. Comme si on cherchait à narguer les enquêteurs …

Des « vieilles affaires »

La rumeur publique s’empare bien sûr de l’affaire et les journaux dénoncent l’inefficacité des policiers ce qui embête profondément la hiérarchie du SPVM. Encore plus quand un dossier impliquant un proche de Surprenant fait surface. Le détective tente de rester impassible, de plus en plus persuadé qu’il s’approche de quelque chose d’important qui se cache derrière la seule piste financière.

L’épisode a toutefois remué de « vieilles affaires » remontant à son enquête sur la corruption entourant la construction du CHUM (Les clés du silence) : il a lui aussi franchi alors une frontière qui pourrait compromettre sa carrière tout comme celle de sa conjointe…  Surprenant continue toutefois de faire confiance à son instinct et se met à creuser un filon qui date de l’époque où Ladouceur et sa future femme se sont rencontrés en Mauricie, dans une pourvoirie appartenant à un banquier qui employait le notaire. Lorsque la veuve de Ladouceur est à son tour retrouvée morte, il sait que la clé de toute l’affaire se trouve là, dans le passé qui réunissait déjà deux des victimes… et probablement le tueur. Et, bien sûr, on vous laisse découvrir vous même comment tout cela s’imbrique.

Toute l’histoire est éminemment complexe et l’on n’a ici effleuré que la surface de cette intrigue protéiforme qui plonge des racines profondes dans les méandres de la conscience avec laquelle on aborde la vie de tous les jours. Les romans de Jean Lemieux ont cette grande qualité de référer à la texture même de l’existence, ce qui n’est pas courant on l’admettra. Son écriture introspective risque de vous faire plonger, soyez prévenu, dans les réflexions que vous entretenez tous les jours et qui vous permettent de continuer à affronter le quotidien. Quitte à vous confronter à certaines frontières plus ou moins floues qui contribuent à nous définir dans ce que nous avons de plus intime.

C’est déjà rare de se retrouver à un tel endroit quand on lit un roman et, pour le commun des mortels, on ne s’y attend surtout pas en lisant un polar. Ça vous apprendra !

Nos meilleurs amis sont les morts

Jean Lemieux

Québec Amérique, Montréal 2023, 336 pages

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