Fitzgerald, Sagan, Ventura et Juan-les-Pins

Parmi les revues qui pénétraient dans la maison de mon enfance et qui meublaient mon imaginaire, il y avait évidemment le Paris Match. C’est ma mère qui l’achetait. Peut-être y était-elle abonnée? Il y avait beaucoup de photos, des gros titres, quelques articles sur l’actualité française et internationale. Il y avait surtout une quantité de ragots sur ce qui reste des familles royales ou sur leurs succédanés, les vedettes, autant du cinéma que du sport ou même de la littérature.

À neuf ou dix ans, je dévorais certains articles, moins sur les princes ou les duchesses de ce monde que sur les artistes, que ce soit les acteurs que je voyais à la télé ou les auteurs que je ne lisais pas encore, mais qui peuplaient les rayons des bibliothèques des plus grands. Du logement en haut de la pharmacie Lemieux, à Iberville, aux rues de Paris ou aux plages de Deauville, il y avait un grand pas. Dans cette France qui meublait tout de même une grande partie de l’imaginaire québécois, un lieu était particulièrement intriguant: la Côte d’Azur. D’abord parce qu’il semblait paradisiaque et réservé aux nantis, ensuite parce qu’il semblait encourager une certaine rage de vivre ou peut-être simplement des excès.

Françoise Sagan connaît une gloire précoce en 1954, à dix-huit ans, avec Bonjour Tristesse. D’elle je retiendrai surtout sa propension à conduire des voitures sport pieds nus sur les lacets traîtres des routes du littoral. Ce danger sera illustré par la mort en 1982, dans un accident d’auto, de Grace de Monaco, une autre «princesse» dont se repaissait Paris Match.

De Scott Fitzgerald, je serai frappé par les échos de la vie mondaine qu’il menait dans les années 20 à Juan-les-Pins ou à Saint-Raphaël. Tender is the night en parlera abondamment. Plus tard, toujours dans Paris Match, je lirai des articles, verrai des photos de Lino Ventura jouant aux boules à Saint-Paul-de-Vence avec Brel et Montand. Il faut imaginer qu’aujourd’hui, avec la masse de touristes qui fouillent l’Europe, ils ne pourraient s’adonner tranquillement à leur jeu.

Mais le nom qui titillait le plus mon imaginaire, c’était Juan-les-Pins, sans doute une question de sonorité, qui sait une résonance avec le mythe de Don Juan. Je viens d’y passer deux semaines, le temps de tomber sous le charme, aussi de m’apercevoir que le Juan-les-Pins de mon enfance, cet espace imaginaire supporté par quelques photographies, n’a pas grand-chose à voir avec la réalité. La station balnéaire fait maintenant partie d’Antibes. Il y a certainement des touristes, mais aussi beaucoup de retraités, de France ou d’ailleurs. Il y a toujours un casino, un festival de jazz, mais le lieu se signale plus par la beauté de sa baie, de ses plages, que par la frénésie de la vie nocturne des happy few du jet set. Les grands pins, les façades blanches, certaines un peu décaties, les parcs aux vieilles clotures de fer forgé, les rues sombres bordées de platanes, la promenade dégagent une beauté douce, mélancolique, surtout à la fin d’un été anormalement sec et chaud.

Hier, dans la petite gare inondée de soleil, j’ai pris le train vers Ventimille, puis Gênes. Demain, je prendrai le traversier pour la Sicile, autre lieu mythique, que j’ai davantage connu par Cammilleri ou Coppola que par le Paris Match.

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